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  Société Civile n°08 - Archives - 20 mars 2001

Jeunes : La France championne des dépenses et du chômage


La politique en faveur de l’emploi des jeunes : beaucoup d’argent pour peu de résultats

La France dépense deux fois plus pour ces programmes que la Grande-Bretagne, quatre fois plus que l’Allemagne et dix fois plus que les USA ou la Suède. En 2000, la dépense publique pour l’emploi des jeunes atteint en France 36 milliards de francs. Avec 0,41% du PIB, elle dépasse de loin tout ce qui est dépensé ailleurs. De plus, la France a le pourcentage de jeunes employés ou à la recherche d’un emploi de très loin la plus faible des pays de l’OCDE. Le taux d’activité des jeunes Français est en effet de 29,5% contre 52,5% en Allemagne, 69,7% au Royaume-Uni et 65,9% aux Etats-Unis.

Le Contrat Emploi-Solidarité

C’est un dispositif d’insertion qui permet à son titulaire d’avoir un statut de salarié, rémunéré au minimum légal, et employé à mi-temps dans des collectivités locales, des organismes de droit privé à but non lucratif ou par des personnes morales de droit public. L’essentiel de la rémunération est prise en charge par l’Etat. Placé d’emblée sous le signe de la "lutte contre l’exclusion" professionnelle, le CES n’a pas été créé par Martine Aubry mais elle le reprendra à son compte en le perfectionnant dès 1991. Depuis, Martine Aubry s’est impliquée à fond dans ses perfectionnements successifs. Elle en a fait son cheval de bataille dès sa nomination au gouvernement Bérégovoy. Au gouvernement Jospin, Martine Aubry a bouleversé le Code du Travail en en consacrant une bonne partie au CES.

Pourtant, le dispositif attire de moins en moins de monde tant parmi les jeunes que parmi les employeurs malgré les moyens considérables mis en place. Aujourd’hui, les CES ne sont plus que 340.000 (2001) contre 587.000 en 1996. Aussi, pour les trouver, Elisabeth Guigou, la nouvelle ministre de l’Emploi va faire le forcing auprès des jeunes RMistes en ordonnant à l’ANPE d’imposer un CES aux chômeurs de longue durée ou aux bénéficiaires du RMI sous peine de radiation. Ces jeunes ne savent pas qu’ils servent d’alibi pour faire tourner la machine bureaucratique et permettre aux faiseurs de discours et aux politiques concepteurs de dispositifs d’en faire d’autres encore.

Le mille-feuille des dispositifs d’aide aux jeunes

Les dispositifs s’entassent : 138 dispositifs nationaux dont un seul, le TUC, a disparu en 20 ans. Rien qu’un seul dispositif c’est déjà toute une machine bureaucratique. Chaque dispositif c’est en effet des mesures, des infrastructures, des fonctionnaires, un organigramme avec des maîtres d’œuvre, des partenaires, un réseau spécifique, des financements.

Chaque ministère veut aider les jeunes, mais les deux ministères champions sont l’Education nationale et l’Emploi et la Solidarité. Mais rien n’empêche les collectivités locales de créer également leurs dispositifs. Face à l’inflation diagnostiquée par Martine Aubry, un nouveau remède a été apporté : les emplois-jeunes.

Le dernier avatar d’Aubry : les emplois-jeunes

Avec les emplois-jeunes, il ne s’agit plus d’insérer les jeunes dans l’économie existante mais de créer ex-nihilo une économie nouvelle. Martine Aubry d’ailleurs le veut en rupture par rapport aux dispositifs qui l’ont précédé. Elle insiste sur le fait que ce dispositif est loin d’être un moyen d’insertion, encore moins une aide à la personne, mais un financement forfaitaire d’activités. L’Etat, non seulement finance, mais définit les publics concernés, désigne les employeurs potentiels, détermine les postes à occuper et la durée de leur exercice.

Il est prévu une enveloppe globale de 175 milliards de francs pour cinq ans, auxquels s’ajoutent les crédits d’accompagnement des porteurs de projets, les fonds apportés volontairement par les collectivités territoriales, ceux du Fonds Social Européen pour financer des formations, des aides à l’équipement et au fonctionnement des postes ou encore une partie des salaires non prise en charge par l’Etat. Jusqu’à la fin 2001, 68 milliards de francs semblent avoir été affectés. Les raisons de cette austérité par rapport aux objectifs initiaux découlent de l’éloignement des employeurs potentiels et de l’absence de jeunes intéressés par ce programme.

Offre d’emploi, décembre 2001 :

"La Cour de Cassation recrute dans le cadre des emplois-jeunes des agents de justice pour renforcer son service d’accueil. Port d’un uniforme. CDD de 48 mois - 39 heures par semaine. Formation exigée : au moins Bac+4, Bac+5 souhaité. Salaire mensuel : 7388.68 F, soit 1126,4 euros."

L’échec des emplois-jeunes

Si la politique d’emplois-jeunes consistait à faire travailler les jeunes les plus en difficulté, alors elle est franchement mal ciblée car la reprise économique bénéficie d’abord aux plus diplômés qui auraient pu trouver un emploi sans passer par le dispositif emploi-jeunes. Les emplois-jeunes absorbent essentiellement des jeunes diplômés, ceux qui trouvent le plus facilement un emploi et non pas les plus défavorisés. Les emplois-jeunes correspondent en effet aux jeunes diplômés bac, bac+2, bac+4, ceux qui justement ont le taux de chômage le plus faible. Pour les autres, alors que la France signe 373.000 contrats d’apprentissage, contre 1,5 million en Allemagne, ils sont laissés de côté. Quant aux jeunes embauchés, ils sont mal préparés à travailler dans l’économie réelle.

Au final, le gouvernement n’a d’autres choix que de laisser ces jeunes retourner au chômage ou de les pérenniser, et cette pérennisation est synonyme de fuite en avant, pour faire de ces jeunes de futurs fonctionnaires ou parafonctionnaires. Plutôt que de s’attaquer au vrai problème de leur éducation et de leur formation professionnelle, la politique des emplois-jeunes consiste à préférer prendre des mesures pour réduire les statistiques du chômage des jeunes rapidement et visiblement. Et les dépenses consacrées à la politique d’emploi des jeunes restent colossales.

Le bilan : une réussite pour la statistique officielle, l’émergence d’une nouvelle classe sociale marquée par l’exclusion

Le chômage des jeunes a en fait beaucoup augmenté mais la statistique a diminué. Or un taux de chômage en baisse en période électorale c’est toujours bon à prendre. Alors, tous ces emplois parking ne serviraient-ils pas à jouer sur les chiffres du chômage ? Sans compter un taux d’activité parmi les plus faibles des pays occidentaux. Aujourd’hui, les jeunes ne prennent même plus la peine de s’inscrire à l’ANPE. Sortis d’un système éducatif qui ne leur fournit que peu de compétences monnayables sur un marché, beaucoup ont perdu espoir. Leurs perspectives : vivoter en attendant de pouvoir toucher le RMI, s’attarder dans les études. Au Royaume-Uni, 70% des jeunes travaillent, 52,5% en Allemagne contre 30% en France.

Quant à ces jeunes Aubry, ils sont rejetés du marché du travail, exclus du droit au logement par leurs revenus trop faibles (voir encadré ci-après), ils subissent l’exclusion à l’intérieur même de l’administration car leur pérennisation signifie une mise en concurrence avec les autres, les titulaires, les contractuels.

On peut alors se demander si le seul effet de la politique de l’emploi en direction des jeunes n’est pas de substituer à des embauches normales des embauches aidées mais précaires, et donc se demander si le seul effet n’a pas été d’augmenter la précarité et le développement d’une bureaucratie qui vit d’une double inflation : celle des dispositifs et celle de la distribution d’aides.


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