
Ce n’est plus un secret pour personne. La France consacre environ 7% (104 Mds d’euros) de son PIB aux dépenses d’éducation, au-dessus de la moyenne (5%) des autres pays de l’OCDE. Un employé de l’Education nationale coûte environ 44.000 euros/an contre 30.000 euros/an en moyenne dans les autres pays de l’OCDE, tandis qu’un élève de l’enseignement secondaire coûte plus de 6000 euros/an contre 4100 euros/an pour la moyenne de l’OCDE, soit un surcoût de 46%. Malgré cet argent, les demandes d’inscriptions dans les écoles privées ont doublé en 2003 par rapport à 2002 et les résultats des élèves français sont très mauvais par rapport à ceux des autres pays. Le Rapport PISA-2003 (OCDE + UNESCO) [2] classe la France à la 15ème place pour le niveau de compétence de ses élèves, alors que le premier de la classe, la Finlande, ne dépense "que" 4000 euros par an et par élève.
Inversement, avec 1,8% du PIB, la France consacre proportionnellement moins de ressources que la moyenne OCDE aux établissements d’enseignement supérieur et près de 17% de moins que la moyenne des pays de l’OCDE par étudiant de l’enseignement supérieur. C’est que depuis près de 20 ans, les gouvernements ont préféré développer un système parallèle de formation des maîtres, plutôt qu’améliorer les moyens des universités où ils étaient jusqu’alors formés. C’est à l’examen des motifs qui sont derrière ce chamboulement et ses conséquences qu’est consacré ce dossier structuré en cinq parties. Après un rappel historique de l’endoctrinement marxiste de l’école, le dossier décortique le fonctionnement des IUFM, revient sur les études sans suite qui contestent ces organismes pour conclure avec la situation catastrophique de l’école aujourd’hui et des révélations sur les responsables de cet état de fait.
Après la deuxième guerre mondiale, le rapport Langevin-Wallon de 1947 - qui dictera la très grande majorité de la cinquantaine de réformes ou projets de réforme égrenés à l’Education nationale depuis la Libération - avait pour objet de rendre les Français plus dociles à l’avènement du communisme en leur enlevant tout esprit critique par l’effacement des points de repère que produit une vraie culture et c’est avec cet objectif que se sont développées des campagnes pour "expurger" des programmes scolaires tout enseignement qui accrédite la thèse d’une quelconque réussite du capitalisme, réunifier le cadre scolaire sous la coupe d’un ministère tout-puissant et commencer un endoctrinement massif du personnel enseignant et, indirectement, des élèves de nos écoles. D’où la nécessité impérative de créer une école unique pour tous les enfants. Les prétextes invoqués étaient : "l’inadéquation d’un système scolaire où la coupure entre l’enseignement primaire et supérieur est devenue contraire aux exigences du présent" (Wallon). Ce que les concepteurs du plan reprochaient à l’enseignement était son aspect "dogmatique, figé, routinier" et aussi son "autonomie relative inconciliable avec l’unité relative du pays". Il fallait aussi "supprimer la cloison qui vouait l’enseignement primaire à être un enseignement utilitaire pour les masses, et l’enseignement secondaire un enseignement culturel pour l’élite".
Progressivement, de 1945 à nos jours, c’est à une véritable soumission idéologique de l’école que nous assistons : à travers les manuels et dans son fonctionnement.
Pendant des années, les manuels scolaires [3] ont été remplis de propagande stalinienne (par une incongruité bien française, c’est surtout après 1953 et la mort de Staline que les manuels d’histoire et de géographie sont devenus staliniens). Dans ces manuels, on prône la rupture définitive avec le capitalisme, cause de tous les maux de l’humanité, et l’on donne l’exemple parfait de l’économie soviétique qui est décrite en termes purement idéologiques avec, à l’appui, seulement les statistiques officielles. Les auteurs louent les réussites du peuple soviétique, la production industrielle qui croît de 300% par an, les superbes résultats obtenus en un temps record (toujours moins que le temps qu’il aurait fallu) par la classe ouvrière et même les résultats "exceptionnels" des scientifiques à la Lyssenko qui ont réussi le "détournement des fleuves sibériens" et la création de nouvelles espèces végétales et animales censées révolutionner la recherche mondiale.
L’enseignement fait place à la prédication idéologique de la part d’une caste ayant pour but de combattre la civilisation capitaliste et d’instaurer la nouvelle société socialiste "multilatéralement développée". En histoire, le monde se divisait en deux camps, l’un impérialiste et antidémocratique (USA), l’autre anti-impérialiste et démocratique (URSS) [4]. Pour ce qui est de l’économie, si l’on en croit les manuels, le capitalisme n’en a plus pour longtemps. Un manuel [5] destiné à la classe de seconde choisit, dans un Dossier consacré au capital dans l’entreprise, des illustrations douteuses : l’affiche du film la Banquière inspiré par l’une des stars de l’escroquerie de l’entre deux guerres, une autre reproduction de l’affiche du film L’imprécateur, réquisitoire simpliste d’un auteur d’extrême gauche contre le capitalisme et aussi des reproductions de plusieurs photos d’hommes d’affaires véreux impliqués dans des escroqueries financières qui ont fait les gros titres de la presse. Ainsi, le monde de l’entreprise enseigné aux enfants se résume aux rappels de quelques affaires d’escroquerie et à la publication des photos de plusieurs repris de justice.
N’oublions pas que cette imposture intellectuelle s’est produite dans une démocratie et à l’ère de l’éducation de masse. Elle a touché donc un nombre très important d’élèves et d’enseignants et a réussi à transformer la vision du monde et de l’histoire de toute une génération. Mais pour les gourous étatistes de l’éducation, cela ne suffisait guère. Ils se sont mis à partir de 1968 à critiquer aussi la "transmission des connaissances" en la qualifiant de réactionnaire et de bourgeoise. Le but était de transformer les manières d’enseigner en les rendant plus "populaires" et moins "élitistes", la doctrine officielle étant : "l’école ne doit pas avoir pour fonction de transmettre des savoirs". L’école doit devenir une sorte de "phalanstère", de lieu "de vie et de rencontres" où, à défaut d’enseigner, on dialogue avec les élèves sans trop leur demander d’apprendre quoi que ce soit.
Quels intérêts pour nos étatistes marxisants ? D’une part, faire main basse sur les organismes de formation des enseignants (et les IUFM en font partie), d’autre part, éliminer l’échec scolaire qui ne sera plus attribué à l’absence de travail fourni par l’élève mais aux inégalités sociales.
Voici une résolution du Congrès de la FEN (Fédération de l’Education nationale) qui a eu lieu en 1988, un an avant l’annonce de la création des IUFM. Ce syndicat s’oppose avec véhémence à la création de nouvelles filières littéraires dans les lycées : "La FEN qui s’est toujours prononcée pour une démocratisation de l’enseignement et pour l’accession du plus grand nombre au plus haut degré de formation possible, condamne ce projet et de façon plus générale tout rétablissement des filières. Elle appelle ses adhérents et plus généralement l’ensemble des enseignants à s’opposer à tout projet sélectif".
Cette volonté d’éliminer toute éventualité de sélection et de faire resurgir ne serait-ce qu’une petite catégorie d’élèves de bon niveau sera mise en pratique l’année d’après avec le soutien par la FEN (et les autres syndicats) de la mise en place des IUFM censés éliminer toute forme d’ "élitisme et d’inégalités" dans nos écoles.
Tous ces changements du système éducatif ne sont pas venus tout seuls sur scène. Si le Rapport Langevin-Wallon pose les bases de l’enseignement nouveau, la néo-pédagogie, celle des IUFM, trouve ses sources originales dans les ouvrages de l’école de sociologie animée par Pierre Bourdieu et René Passeron à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) et aussi dans ceux de leurs émules (Baudelot, Establet : L’école capitaliste en France, 1972). Que disent ces chercheurs ? Que l’enseignement n’aurait jamais servi qu’à reproduire la "classe dominante" et tout ce qui se passe à l’école découle de facteurs extérieurs à celle-ci. Résultat : il faut transformer l’enseignement français. Cette théorie a été largement développée par Pierre Bourdieu dans deux livres célèbres, les Héritiers (1964) et la Reproduction (1970) et s’appuie sur des faits considérés par son auteur comme empiriques. Malgré l’indigence scientifique et la fausseté de cette théorie (l’auteur a écrit son ouvrage après une "enquête" dans un lycée parisien. Un seul, et à Paris. N’importe quel sociologue qui fait correctement son métier dira que cet échantillon n’est nullement représentatif de toute l’école française), son influence a été décisive sur les modifications idéologiques intervenues dans l’enseignement depuis les années soixante.
Bourdieu et Passeron accusaient surtout l’enseignement classique de provoquer ces inégalités car, disaient-ils, ceux qui sont bons en littérature, mathématiques, physique ou chimie ne peuvent être que des "privilégiés". Apprendre à l’école n’est pas donné à tout le monde, c’est réservé à une élite et il est obligatoire d’en finir avec l’élitisme et rendre l’enseignement plus démocratique. Ce qui équivaut à le détruire en le nivelant par le bas. Moins de savoir et plus de pédagogisme. En substituant aux matières importantes des "sciences objectives", la diffusion des connaissances était condamnée à mort. Les IUFM, à travers la formation dispensée, seront les courroies de transmission de cette nouvelle "pensée" pédagogique.
C’est avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 que les "délires idéologiques" ont pu se concrétiser. Il y a eu en particulier ce Rapport Peretti de 1982, du nom de son concepteur, André de Peretti, polytechnicien, docteur en lettres et sciences humaines, qui conclut à la nécessité de remplacer les disciplines académiques par la pédagogie dans la formation des maîtres. Il est directement à l’origine de la fondation des IUFM. A ses côtés, deux autres personnalités, liées au nouveau pouvoir socialiste, participent à l’élaboration du plan de bataille afin de transformer radicalement le monde enseignant. Le premier est Antoine Prost, éminent acteur de mai 68, chercheur, auteur de plusieurs livres sur l’éducation et responsable du syndicat SGEN-CFDT qui, dès 1970, soutenait qu’il fallait aller plus loin et instaurer une formation permanente pour tous les enseignants, seule capable de les transformer. Au Congrès du SGEN en 1970, à l’instigation d’Antoine Prost, l’assemblée générale a voté à l’unanimité trois objectifs : la démocratisation de l’enseignement par la réalisation d’un tronc commun ; la technicisation et la professionnalisation de tout l’enseignement, impliquant un système d’orientation qui ne soit pas asservi aux besoins immédiats de l’économie et la réforme de la formation initiale des enseignants.
Enfin, un autre gourou des IUFM est Philippe Meirieu, "l’ inventeur" des sciences de l’éducation et professeur à l’Université Lyon-II. Il fait toujours la pluie et le beau temps lorsqu’il s’agit d’une réforme de l’enseignement, la dernière en date étant la grande consultation sur l’école (voir à la fin de notre Dossier).
Ces "réformateurs" étaient prêts depuis les années 1970, mais l’arrivée de Pompidou au pouvoir bloque l’élan des "réformistes". Fils d’instituteur, agrégé de lettres classiques, le président s’oppose à tout changement dans la formation des enseignants et des éducateurs. Ce n’est que partie remise. En 1981, comme "la France passe de la nuit à la lumière", l’enseignement est le premier visé par la gauche étatiste, la principale mission confiée à Alain Savary au ministère étant la destruction de l’école catholique. Il ne réussit pas. Par contre, Antoine Prost et Louis Legrand contribuèrent de manière éclatante à l’idéologisation de l’école. Le premier [6] par l’arrêt de toute velléité d’indépendance de l’enseignement secondaire et le deuxième [7] par la création d’une école unique qui doit bannir tout ce qui rappelle de près ou de loin la culture et le travail.
Il ne reste que la formation des enseignants. La commission en charge de ce thème rend son Rapport [8] en 1982 en soutenant dès l’Introduction que ce projet "révolutionnaire" est le résultat d’un consensus "auquel sont parvenus tous les partenaires qui comptent à l’Education nationale". A l’époque, seulement 3% des effectifs bénéficient d’une formation initiale (le reste suivant le cursus universitaire). Il est donc urgent de s’approprier l’apprentissage des enseignants, de les "éduquer" idéologiquement en les écartant du milieu universitaire, moins sûr, trop libre et difficile à maîtriser. Ainsi, le programme de formation proposé par le rapport Peretti est exclusivement pédagogique : "primat de la pédagogie sur les autres savoirs dans le domaine cognitif et primat du pratique sur le cognitif en général" tandis que les disciplines académiques traditionnelles ne deviennent que des "apports" à la formation intellectuelle. Toute la formation est subordonnée à la "science de l’éducation".
Un des chapitres du Rapport s’intitule "Tendre vers la démultiplication des actions de formation" et explique comment il faut s’organiser afin d’assurer la formation des futurs formateurs : par l’embauche de six à sept mille personnes et la création d’instituts spécialisés de formation des enseignants. Les syndicats sont ravis (le Congrès du SNES de 1983 approuve à l’unanimité cette proposition) et soutiennent le Rapport à condition d’avoir leur part du gâteau. Ce sera des places dans la composition des jurys d’admission dans ces instituts. En effet, les jurys de recrutement seront composés : de représentants des organisations syndicales de l’Education nationale, de délégués d’associations, de médecins et de responsables de la MGEN et de pédagogues des centres médico-pédagogiques. Ainsi, les syndicats et les médecins-psychologues deviennent les juges de la compétence professionnelle des futurs enseignants.
[1] Les IUFM ont souvent été contestés, mais il n’existe pas vraiment de rapport exhaustif sur leur fonctionnement. Plusieurs rapports du Sénat et de l’Assemblée nationale les mentionnent, souvent de manière très critique, et le Conseil national d’évaluation (CNE) les a "évalués" dans toutes les académies. Inutile de préciser que les conclusions de ces évaluations ne préconisent que des petits changements de façade.
[2] Voir aussi l’article (p.3) du n°28 de Société Civile consacré au ministère de l’Education nationale.
[3] même aujourd’hui, ils ne sont pas complètement remaniés comme a pu le remarquer l’iFRAP dans le n° 33 de Société Civile
[4] Manuel Vincent, Editions Bordas, 1980
[5] Lagrange, Nathan, 1981
[6] Les lycées et leurs études. Au seuil du XXIème siècle, Rapport du groupe de travail national sur les seconds cycles, présidé par M. Antoine Prost, ministre de l’Education nationale, 1983
[7] Pour un collège démocratique, Rapport au ministre de l’Education nationale par Louis Legrand, 1983
[8] La formation des personnels de l’Education nationale, rapport de la commission présidée par A. de Peretti, 1982
Il n'y a pas de mauvais enseignement, juste des professeurs privilégiés qui ne se rendent pas bien compte qu'ils exercent un métier qui n'est (...) Lire la suite
G.V - 22/01/09 20:59


