Les agents d’EDF ont fait grève le 8 avril, avec coupures d’électricité et manifestations sur la voie publique, pour "défendre le service public et la solidarité", menacés d’après eux par le projet du gouvernement de transformer EDF et GDF en sociétés anonymes. L’iFRAP a souhaité examiner un par un les arguments des agents grévistes, qui préconisent en réalité, derrière de belles paroles, une solidarité à l’envers : les pauvres doivent payer pour maintenir les privilèges de plus riches qu’eux. Saviez-vous que le coût des privilèges des agents d’EDF représente 20 % des factures d’électricité des ménages français ? Enquête.
Cet article date de 2004
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Les arguments des grévistes contre une transformation d’EDF et GDF en sociétés anonymes figurent dans les tracs largement distribués le 8 avril :
Les tarifs seront plus chers ("privatisation rime avec augmentation substantielle"),
"Les exigences en matière de sécurité seront revues à la baisse",
"La gestion par le secteur privé entraîne des coupures d’électricité ( Espagne, Italie, Californie)",
"Des disparités de traitement entre territoires et citoyens verraient le jour",
"Les privatisations sont responsables de suppressions d’emplois".
Ce dernier argument est exact : les privatisations ont souvent abouti à des suppressions d’emplois, car les effectifs employés par le secteur public sont supérieurs aux effectifs nécessaires à son bon fonctionnement, et la gestion privée remédie à ce gaspillage. EDF elle-même a diminué en 2001 de 6400 à 3400 les effectifs de sa filiale privatisée argentine, Endenor.
Des arguments fallacieux
Les autres arguments ne sont pas fondés :
Lorsque la privatisation s’accompagne d’un renforcement de la concurrence, ce qui sera le cas pour EDF à partir du 1/7/04 (entreprises), puis du 1/7/07 (particuliers), la concurrence accrue fait baisser les tarifs : le téléphone, les voyages aériens (low cost), en sont des exemples. Pour l’électricité, un document publié récemment par EDF montre que le tarif anglais, qui était au début de 2001 supérieur de 50% au tarif français, lui est maintenant égal. La Commission Européenne a d’ailleurs rappelé, dans un document du 13/3/01, que depuis l’ouverture à la concurrence de la fourniture d’électricité aux industriels, à la fin de 1996, les baisses de prix avaient été en moyenne de 15%.

Les normes de sécurité sont des normes européennes. Les risques les plus grands ne sont pas dans les centrales nucléaires privées, mais dans celles, de type Tchernobyl, encore en fonctionnement dans les services étatisés d’Europe de l’Est. L’Autorité de Sûreté Nucléaire française, qui réalise chaque année plus de 360 inspections des centrales nucléaires d’EDF, n’aurait aucune raison de réduire ses contrôles, d’autant plus qu’elle aura entre 2008 et 2012 des décisions importantes à prendre : autoriser ou non la poursuite d’activité d’un quart des réacteurs nucléaires d’EDF, qui atteindront leur troisième révision décennale, et dont les cuves en acier et enceintes en béton, qui ne peuvent être changées, risquent d’être fort détériorées. On peut en outre remarquer, d’une part que la majorité de l’entretien des centrales est réalisée non par EDF, mais par des sous-traitants privés, et d’autre part que les sérieux incidents de sécurité de la centrale de Dampierre, au printemps 2000, étaient principalement dus au climat social difficile qui y régnait parmi le personnel d’EDF.
Aucune grande coupure n’a eu lieu en Espagne. En Italie, c’est une compagnie publique de transport d’électricité, GRTN, qui est responsable directement de la coupure de l’été 2003, et indirectement EDF, une autre entreprise publique, qui ne lui a pas fourni l’électricité qu’elle lui fournit d’habitude. Les délestages tournants d’électricité de Californie sont dus au blocage des tarifs des distributeurs, qui les a mis en difficultés, d’autant plus que les producteurs, dont les investissements avaient été arrêtés depuis 10 ans par les écologistes, ont augmenté leurs tarifs sans que le régulateur s’y oppose. L’une des plus importantes coupures d’électricité d’un pays développé a été celle d’EDF lors des tempêtes de décembre 1999 : 3,6 millions de Français ont été privés d’électricité pendant plusieurs jours. Il est vrai que celle-ci n’était pas due à une insuffisante capacité de production. Car EDF a surinvesti dans les centrales nucléaires : sa puissance installée est de plus de 110 GW, alors que la consommation maximale a été, le 8/1/03 à 19h03, de 80,2 GW. EDF exporte d’ailleurs 15% de sa production. Certes, comme tous les produits non stockables (places d’avions, chambres d’hôtels, communications téléphoniques), l’électricité demande une capacité de production supérieure à la demande de pointe. Mais EDF a exagérément poussé au développement du chauffage électrique des particuliers, et donc de la demande de pointe. Une gestion privée écrétant les pointes par des tarifs adaptés serait plus économe des investissements. Des coupures d’électricité pour capacité insuffisante n’ont donc aucune chance d’être constatées en France avant de nombreuses années.
L’égalité de traitement entre les usagers figure dans le contrat de concession, et n’a rien à voir avec la privatisation. Les clients de la filiale alsacienne d’EDF, Electricité de Strasbourg, société cotée en Bourse, se sont-ils plaints d’inégalités de traitement ? Du reste, s’il est prévu qu’EDF soit cotée en Bourse, le gouvernement actuel a écarté la privatisation, qu’il définit comme une participation de l’Etat inférieure à 50% du capital.
La plupart des Français ne se laissent pas abuser par la propagande des syndicats d’EDF. Ils savent que la "défense du service public" est en fait la défense d’un statut privilégié. Et pourtant nos compatriotes ignorent généralement l’étendue de ces privilèges, et le surcoût qu’ils entraînent.
Des privilèges coûteux
L’iFRAP a plusieurs fois traité des avantages du statut. Ceux-ci sont notamment les suivants :
Emploi à vie
Soins de santé gratuits (tiers payant)
"Régime spécial" de retraite (à 55 ans pour les "actifs" : 60% du personnel ; pensions très supérieures à celles du privé)
32 heures de travail par semaine, et 1440 heures par an (10% de moins que la Banque de France !). L’instauration des 32 heures a d’ailleurs conduit à l’embauche de 18.000 personnes en 1999.
Nombreux congés supplémentaires (par exemple 3 jours pour le décès d’un beau-parent)
Vacances à 20% du prix normal dans les centres du comité d’entreprise (CCAS)
Repas à 50% du prix normal
Electricité et gaz à 10% du tarif pour les agents
Avantages en nature non imposables
Salaire d’embauche à 36%¨au-dessus du SMIC, avec avancement à l’ancienneté, et donc salaires très supérieurs, à égalité de qualification, à ceux du privé.

L’iFRAP a cité le cas d’un informaticien d’une entreprise sous-traitante d’EDF, qui avait réussi à se faire embaucher par EDF, et avait fait le calcul, sur sa vie entière, de l’augmentation de salaire horaire que cette embauche lui avait procurée : son salaire horaire avait doublé. Sans compter le rythme de travail ralenti et l’absence de stress pour des délais à tenir.
Mais, dira-t-on, il s’agissait d’un cas particulier. L’examen des comptes d’EDF et de sa filiale anglaise montre au contraire que c’est le cas général. Les comptes au 31/12/02 publiés par EDF indiquent en effet : "Production vendue : 28.895 M€" ; "charges de personnel : 7222 M€", soit 25% de frais de personnel par rapport aux ventes. La filiale anglaise résulte du regroupement de plusieurs compagnies privées de production et distribution d’électricité, dont la plus importante est London Electricity, achetées par EDF depuis 1998. Ce groupe est le plus gros distributeur d’électricité au Royaume-Uni. Les comptes de "London Electricity group" au 31/12/02 donnent : "Turnover (ventes) : 2870 M£" ; "staff costs (frais de personnel) : 299 M£" (soit 10,4% des ventes). Ce taux n’a d’ailleurs rien d’exceptionnel : il est de 9,6% pour Endesa, la société privée d’électricité espagnole. Le personnel de ces sociétés ne bénéficie pas des privilèges du personnel d’EDF en France (horaires, salaires et avantages sociaux, retraites, rythme de travail, etc). C’est pourquoi il coûte 2,5 fois moins cher.
| Frais de personnel | Production vendue | Pourcentage | |
|---|---|---|---|
| EDF France | 7222 M€ | 28.895 M€ | 25,0 % |
| London Electricity Group | 299 M€ | 2870 M€ | 10,4 % |
Cette différence de 25-10=15% du chiffre d’affaires est équivalente à environ 20% des factures d’électricité des ménages français (qui sont égales aux ventes totales, diminuées des ventes à l’industrie, aux services et aux transports). Sans ces privilèges, les ménages français pourraient donc bénéficier chaque année de 2,4 mois d’électricité gratuite.
Tous les Français, y compris les smicards, les chômeurs et RMIstes, doivent payer leur électricité. En moyenne l’agent d’EDF gagne nettement plus que la moyenne des Français : le coût moyen des salaires d’EDF est de 35.000 F par mois. La solidarité que défendent les syndicats d’EDF est donc une solidarité à l’envers : les pauvres doivent payer pour maintenir les privilèges de plus riches qu’eux.
Des mesures à prendre
Le gouvernement a annoncé, pour amadouer les syndicats, qu’il ne toucherait pas au statut du personnel. On peut espérer que cette annonce ne concerne que le personnel actuel, et non le personnel à embaucher, qui devrait être embauché sur des contrats de droit commun, comme les personnes embauchées par France Telecom depuis sa cotation en Bourse. Il faudra pour cela modifier la loi de 1946 qui a créé le statut des personnels d’EDF et GDF. Alors les départs à la retraite, importants au cours des années à venir, permettront de faire baisser les tarifs de l’électricité pour les particuliers.
Il serait en outre souhaitable que le gouvernement ne laisse pas les syndicats désinformer l’opinion publique, qu’il publie le détail des privilèges des agents d’EDF, et réponde aux informations erronées. Les 600 personnes du service de communication du ministère des finances et de l’industrie devraient être mobilisées sur cette tâche.
Le gouvernement devrait d’autre part donner suite rapidement à ses projets sur le service garanti. Jacques Chirac annonçait le 8/1/04 que celui-ci serait mis en place "dès le premier semestre de cette année". Certes le service garanti ne devait à l’origine concerner que les services publics de transports. Mais les syndicats d’EDF ont manifesté qu’eux aussi pouvaient abuser de leur droit de grève. L’an dernier, ils ont même empêché le Premier Ministre de s’exprimer dans une réunion publique. Il est donc urgent de faire voter la proposition de loi déposée le 4/2/04 par 144 députés, qui étend le service garanti aux secteurs de la santé, de l’éducation, de la télévision, des postes, et de l’énergie.
Le gouvernement devrait également veiller à ce que la direction d’EDF ne gaspille pas dans des achats inconsidérés d’entreprises étrangères les ressources que lui procure le monopole. Les pertes des filiales allemande et brésilienne se sont élevées en 2003 à 1,5 Mds €, soit près de 7% des ventes aux particuliers en France. Sans ces pertes, EDF aurait pu baisser sensiblement ses tarifs, au lieu de les augmenter de 3% en juillet 2003. EDF a dépensé plus d’un milliard d’€ (et plus de 5 avec les engagements souscrits) pour acheter 18% du deuxième électricien italien, Edison, sans l’accord du ministre des Finances, Laurent Fabius, qui l’a appris par la presse, et malgré l’opposition du gouvernement italien. Celui-ci a alors pris un décret-loi limitant à 2% les droits de vote d’EDF dans cette entreprise, rendant inutile cet investissement. Un rapport parlementaire a jugé qu’EDF avait "fait preuve d’une réelle et surprenante imprudence" dans ses investissements à l’étranger. Faire du groupe EDF "le premier électricien du monde" n’a d’intérêt que pour l’ego de ses dirigeants. Le gouvernement devrait donc pousser la direction d’EDF à vendre des acquisitions qu’elle ne sait pas gérer. EDF, une fois cotée en Bourse, ne serait plus alors obligée d’augmenter son capital pour financer un développement néfaste à l’étranger. Et le gouvernement pourrait vendre en Bourse une partie des actions, pour le plus grand bien du budget de l’Etat.
Enfin le gouvernement ne devrait pas laisser le comité d’entreprise d’EDF (CCAS) financer illégalement la CGT et le parti communiste. L’hebdomadaire l’Express du 29/03/04 a dévoilé qu’un rapport de la Police Judiciaire conclut que "les éléments … recueillis laissent apparaître au sein de la CCAS un système de financement occulte de la CGT et du parti communiste, soit directement, soit au travers d’entreprises amies". Ce rapport cite de nombreux exemples de ces financements occultes : une société de 7 personnes, Qualitrace, qui approvisionne les 270 restaurants de la CCAS à des tarifs supérieurs à la norme ; un achat "d’intervention vidéo dans les centres de vacances" destiné en fait à la Fête de l’Humanité ; une société Immosud qui achète un jour un centre de vacances pour 8,3 M F, et le revend le même jour pour 10 M F ; des bungalows d’un centre de vacances mis à la disposition de la section locale du PC ; 0,6 M€ de subvention de la CCAS à une association proche du PC ; 7 salariés de la CCAS travaillant en fait pour la CGT et le PC, etc. Ce rapport de la Police Judiciaire devrait donner lieu à des poursuites.
L’intérêt public n’est donc pas, contrairement à ce qu’affirment les syndicats d’EDF, le "retrait immédiat de ce projet de loi néfaste", mais la poursuite de ce projet, et le renforcement du contrôle public sur une entreprise dont la direction, le personnel et les syndicats ont abusé d’un monopole.
La suite du dossier comporte :
Retraites EDF : un transfert inquiétant, mais pour les salariés du secteur privé
Par Denis EVEN et Philippe FRANCOIS. Denis EVEN est l’auteur du livre Le nouveau livre noir des retraites
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