
Ségolène Royal, c’est moi. Le téléphone et l’ordinateur portables, c’est moi. La microfinance, c’est moi. Action Contre la Faim, c’est moi. Le baladeur MP3, c’est moi. La bibliothèque numérique, c’est moi. Le décodage du génome humain, c’est moi. Après tout, pourquoi pas. Léonard de Vinci a bien peint la Joconde et dessiné l’hélicoptère. Et il est exact que Jacques Attali avait proposé que la France se dote d’une bibliothèque virtuelle au lieu de la Très Grande Bibliothèque, coûteuse à construire et ruineuse à gérer. Il n’est pas impossible non plus qu’il ait introduit Ségolène Royal à l’Elysée comme conseillère de François Mitterrand. Pour les autres domaines, sa contribution est très mineure. Si le programme de recherche EUREKA a bien accéléré la mise au point du codage MP3, il a complètement échoué dans son véritable objectif, celui de favoriser le développement d’une industrie européenne du baladeur numérique.
Personne ne peut nier que Jacques Attali soit un intellectuel extraordinaire (la liste de ses diplômes devrait figurer au livre des records), un bourreau de travail (il ne dort que 4 heures par nuit), prolifique à l’écrit (38 livres) et prolixe à l’oral. Jacques Attali aime se présenter comme un visionnaire capable de voir bien au-delà de l’horizon. Sur le nombre de ses oracles, certains se sont réalisés, mais pas les avions commerciaux volant à 5000 km/h, ni le déclin des Etats-Unis dans les années 1990-2000.
Sur ce qu’il a effectivement réalisé, la situation est moins claire. De son passage à la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD) créée à Londres, on a surtout retenu les dépenses somptuaires qui l’ont forcé à démissionner. Les résultats de ses investissements personnels dans les start-up high tech à travers A&A ventures et Hyper Company ne sont pas publiés. Interrogé, il parle de "petits" investissements plus motivés par la curiosité intellectuelle que par la volonté de réussite. Toujours ce détachement apparent des basses contingences matérielles. Après une levée de fonds de 10 M€, le livre électronique Cytale s’est soldé par un fiasco complet. CarBoulevard aussi. Keeboo ou Citations du monde sont actives. Reste maintenant son champ d’action dans le microcrédit.
Au Pakistan où est né ce concept, prêter 50 € à un petit commerçant ou à un agriculteur peut lui permettre de créer une activité utile et durable. C’est étonnant mais cela fonctionne sans subvention à terme, à condition que le prêt soit accordé par des personnes très proches du terrain, capables d’évaluer instantanément le projet et la personne. Facile de comprendre que si le projet devait être évalué, le prêt accordé et le remboursement suivi par le ministère, les frais de gestion seraient très supérieurs au montant du prêt.
Transposer ce concept dans les pays développés n’est pas évident. Les sommes en question sont très différentes. Le contrôle social de proximité sur l’emprunteur, si important dans le projet initial, est quasi inexistant. Et les autres filets de protection sociale sont très développés. En France, des organismes de micro-crédit se sont créés mais vivent largement de subventions publiques et de contributions d’entreprises privées.
L’association Planet Finance créée par Jacques Attali en 1999 visait initialement à mettre en relation des donateurs avec des organismes de micro-crédit à travers le monde. Surfant sur la vague des start-up technologiques, le concept était très orienté "relations virtuelles" et "technologie Internet".
Planet Finance était censé évaluer la "qualité" des Institutions de Micro Finance (IMF) pour pouvoir les recommander à des donateurs, un service de "rating" comme il en existe pour noter la fiabilité des grandes entreprise et des pays. D’évaluateur à conseilleur, il n’y avait qu’un pas et, Planet Finance propose aussi ses conseils, “comment créer un organisme de micro-crédit” ou “comment améliorer le fonctionnement d’un organisme de micro-crédit par des formations à l’informatique ou à la collecte des dons”. Depuis la crise des banlieues, Planet Finance est subventionnée pour favoriser le développement du micro-crédit dans ces "Zones Urbaines Sensibles". A l’occasion du Tsunami, elle a lancé un appel aux dons pour la reconstruction des régions dévastées. Des rôles éloignés de ses objectifs mais sans doute une façon de ne pas rester à l’écart de ces vagues de financement. Encore plus récemment, Planet Finance s’est lancée dans la micro finance "rentable" à travers MicroCred. Soit en créant sur place des institutions commerciales de micro-finance, soit en s’associant avec ou en conseillant des institutions ou des banques locales qui souhaitent ouvrir des agences spécialisées dans le micro-crédit. Cette année, son activité de "rating" a été filialisée dans une Société indépendante.
En 2005, Planet Finance est devenue une nébuleuse complexe avec 120 membres permanents sur 4 continents. Elle intervient dans des domaines de plus en plus nombreux :
Assistance technique aux organismes de micro-crédit et formation (Planet Finance)
Evaluation de la qualité des organismes de micro-crédit (Planet Rating)
Financement de jeunes organismes de micro-crédit (MicroFund)
Création d’organismes de microcrédit commerciaux (MicroCred)
| 2004 | Dépenses en € | |
|---|---|---|
| Assistance technique | 4.654.537 | 69% |
| Financement | 228.322 | 3% |
| Rating | 298.261 | 4% |
| Réserves | 642.483 | 9% |
| Communication | 403.037 | 6% |
| Fonctionnement | 609.352 | 9% |
| Total | 6.835.992 | 100% |
| 2005 | Ressources | |
|---|---|---|
| Donations privées | 2.671.811 | 29% |
| Ressources publiques | 1.293.242 | 19% |
| Dons en nature | 1.175.184 | 17% |
| Ventes de service | 1.559.978 | 23% |
| Autres | 135.778 | 2% |
| Total | 6.835.992 | 100% |
L’utilité de Planet Finance est difficile à mesurer, vivant largement de dons et de subventions obtenus grâce au prodigieux carnet d’adresse de Jacques Attali. Le rapport 2005 témoigne du succès de la collecte d’argent et recense pas moins d’une centaine d’organisations publiques et privées. Ce qui est certain c’est que 3% au plus des 6,8 millions € de son budget annuel arrivent dans la poche du paysan qui a besoin de 50€. Et on peut se demander quel est le coût pour Planet Finance d’un prêt de 5000€ accordé à une Institution de Micro Finance au Pérou ou de 10 000 € au Bénin ?
Les rapports de Planet Finance entretiennent une certaine confusion entre ce que Planet Finance réalise elle-même et ce que son intervention aurait permis de démultiplier, et entre les subventions et les investissements rentables. C’est typique pour ce que Planet appelle son "partenariat" avec l’organisme suisse responAbility. Cette filiale de banques suisses est spécialisée dans les investissements "responsables ou sociaux" mais rentables dont le principe est "ne faites pas la charité mais des affaires". Une vue très différente de celle de Planet Finance.
Planet Finance illustre bien le "génie" de Jacques Attali pour utiliser deux concepts au moment où ils sont devenus à la mode, la micro-finance et Internet. Au final, ils n’ont absolument rien à voir l’un avec l’autre, mais l’idée était sexy pour attirer des subventions. Les IMF utilisent un peu de traitement de texte, de messagerie et une petite comptabilité, toutes disponibles dans le monde entier. Inutile de se former depuis Paris. Quant au rôle d’évaluation des IMF, il est très rapidement apparu que ce travail n’avait rien de virtuel, et devait se faire sur le tas dans le pays concerné, pas par Internet.
Même dans les riches multinationales, il est toujours inquiétant de voir proliférer les superstructures et les intermédiaires. Mais pour des organismes dont la qualité première devrait être la proximité, c’est pire. Jacques Attali se plaît à dire que Planet Finance constitue une expérience très proche de celle qu’il a menée à la BERD. C’est vrai. Dans les deux cas, il s’agit de dépenser l’argent des autres pour des objectifs a priori généreux mais vagues, et dont les résultats sont impossibles à évaluer. A l’Est, la libéralisation de l’économie, les investissements directs des entreprises privées en Hongrie, Lituanie ou Slovaquie ont certainement été plus utiles que les prêts de la BERD. Quant à la Russie, avec son pétrole et son gaz, ce n’est pas d’argent qu’elle manque mais de projets.
Il serait utile que la Cour des Comptes réalise un audit de Planet Finance dont la diversification ressemble plus à une fuite en avant qu’à un développement utile et sain. Notre estimation n’est pas que cette association donne lieu à des détournements de fonds, mais qu’elle organise une vaste circulation d’argent à travers le monde pour des résultats minimes.


