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Société civile n°63 - Le 9 novembre 2006 par Bernard Zimmern

Europe et International
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Des Français l’ont rêvé, les Japonais l’ont fait

Partie I.



Le Japon s’est remarquablement redressé depuis l’arrivée de Junichiro Koizumi comme premier ministre il y a 5 ans [1] Derrière le miracle japonais se trouve une décision majeure prise par le jeune ministre des Finances de Koizumi, Heizo Takenaka : exclure les bureaucrates du ministère des Finances du processus d’élaboration des projets de réforme et de leur exécution, et faire appel, comme aux USA, à de petits groupes d’experts privés. Alors, ce n’est peut-être pas un hasard si, grâce à cette décision, le Japon se retrouve avoir mis en place une législation fiscale vigoureuse pour développer massivement les Business Angels dont ils ont compris que ceux-ci sont la clé du développement des gazelles, les entreprises à fort potentiel de croissance, et, par là, la clé de l’emploi. Le coeur de ce dispositif est une contribution de l’Etat d’environ la moitié, par la voie de réduction d’impôt, aux investissements effectués par des particuliers pour financer la création et le développement de gazelles. Cette incitation est également consentie à des groupes d’investisseurs, agréés dans des conditions qui rappellent celles d’agrément des SBIC (Small Business Investment Corporations), inventées aux USA en 1958.

Deux modèles que l’iFRAP propose sans succès au gouvernement depuis 2002, en se désespérant de ne voir surgir que des réformettes sans effets mesurables. Le dernier avatar se retrouve dans le Projet de Loi de Finances 2007, discuté à l’heure actuelle par l’Assemblée nationale, dont on peut prédire qu’au-delà des effets d’annonce, les dispositions concernant les gazelles et les Business Angels n’aboutiront à aucun effet significatif. Faudra-t-il attendre que nos fonctionnaires de Bercy soient sur le point d’être exclus de l’élaboration et de l’exécution des grandes réformes pour qu’ils se décident à envisager des mesures sérieuses pour le redressement de notre pays ? Ou continueront-ils à nous entraîner vers l‘abîme ?

On a souvent dit que le Japon était une nation soeur de la France car dans les deux pays, les citoyens s’en sont remis depuis longtemps à des bureaucrates, triés sur le volet par concours, pour diriger le pays.

En France se sont les fonctionnaires de l’ENA, au Japon ceux sortis de l’Université de Tokyo, Tôdaï [2].

Dans les deux pays la bureaucratie s’est chargée d’imaginer et d’exécuter les politiques publiques, les organes parlementaires se bornant à les approuver et leur donner force de loi.

Nombre de ces bureaucrates se retrouvaient d’ailleurs élus au sein de ces assemblées ou dans des postes ministériels, l’ascenseur bureaucratique étant le meilleur itinéraire pour parvenir aux plus hauts postes.

Mais dans les deux pays le système s’est avéré de plus en plus inadapté au monde moderne. Il fonctionnait assez bien dans des économies fermées où l’Etat était maître chez lui, mais de plus en plus mal dans un monde ouvert où l’initiative, la créativité doit partir de la base et non plus du sommet. Dans les deux pays, cette créativité était étouffée par un corset de règlements qui était le seul produit que cette bureaucratie savait fabriquer ; ils avaient eu leur utilité lorsqu’il fallait défendre la nation contre les agressions extérieures, mais la paralysaient quand il s’agissait au contraire de s’ouvrir au monde.

La disparition de l’utilité sociale de cette bureaucratie s’est accompagnée dans les deux pays d’une disparition du sens des valeur.

Les bureaucrates d’il y a cent ans rentraient au service de l’Etat comme on rentre en religion, par vocation, pour servir l’intérêt général.

Sauf exception, cela n’est plus vrai aujourd’hui où le succès en sortant de l’ENA comme de Tôdaï est d’abord vu comme la première marche d’une ascension sociale permettant au bureaucrate de se servir ; recevoir honneurs, argent, privilèges lui apparaît même comme l’indispensable récompense des efforts commis et des privations consenties pour réussir ses concours.

Cette perte de repères a conduit dans les deux pays à la corruption. D’abord une corruption déguisée, celle consistant à nommer les bureaucrates en fin de carrière à des postes rémunérateurs, non sur leurs mérites mais comme récompense, attribuée par leurs collègues espérant bien trouver un jour à leur tour cette même consécration.

La pantoufle, "amakudari", "descente du ciel" en Japonais, est une perversion que l’on voit tous les jours dans nos journaux (nomination de Jean-François Cirelli à Gaz de France, de Pierre Mongin à la RATP, de Jean-Michel Severino à l’Agence Française de Développement, etc.), mais qui avait conduit au Japon à la multiplication d’organismes publics, en particulier dans le domaine des travaux publics ; ils donnent de grosses pantoufles à des directeurs de ministères et permettent aux parlementaires d’arroser leurs circonscriptions de fleuves d’argent pour assurer leur réélection sous prétexte de couvrir le Japon de béton dont une grande partie ne sert à rien sauf à l’enlaidir et le rendre inhabitable [3]. Ensuite, la corruption active a donné lieu à de multiples scandales, touchant des hauts fonctionnaires décrits dans The Ministry l’histoire interne du ministre des Finances par Peter Hartcher [4], avec voyages d’agrément payés, bien sûr des hôtesses, mais aussi des participations dans les actions de société privées sous leur contrôle pour les faire bénéficier de plus-values.

C’est cette machine à perdre que Junichiro Koizumi, le premier ministre japonais sortant a cassée en cinq ans de batailles et en gagnant notamment celle de la privatisation de la Poste qui alimentait les caisses de nombre de députés ; cela lui a permis de se débarrasser de cette vieille garde et d’ouvrir le système.

Mais cette révolution est loin d’être terminée.

Avec la permission du Nikkei, nous avons traduit et reproduit un article montrant comment Takenaka, qui a été ministre des Finances de Koizumi pendant 4 ans, est arrivé à formuler et mettre en place les principales réformes qui ont transformé le Japon en éliminant du processus les bureaucrates, qu’il soupçonnait de n’opérer qu’en fonction de leurs intérêts propres, en s’appuyant sur de petits groupes d’experts sélectionnés et issus du privé.

Mais il s’est fait haïr par les fonctionnaires, notamment ceux d’Okurachô, notre Bercy, qui avaient perdu la main et qui ont fini par réussir à le faire partir.

Comme le conclut le Nikkei, l’expérience Takenaka sera-t-elle une première, suivie de beaucoup d’autres, ce qui est la condition pour que le Japon progresse ; ou simplement une note de bas de page dans les livres d’histoire ?

C’est en tout cas une expérience extraordinaire pour ceux qui ont lu le "Dossier noir de l’ENA" et "Le Parlement bâillonné : nos députés parlent", les deux hors-série de Société Civile car ils savent maintenant que le Parlement français n’a pratiquement aucune autonomie, que tout le pouvoir est concentré chez les énarques de Bercy comme il l’était, avant Takenaka, chez les bureaucrates de Okurachô.

Cet exemple montre clairement pourquoi il est impossible que la France s’en sorte tant qu’elle sera dirigée par cette cohorte, qui n’a ni la formation ni la vision de ce qu’il faudrait faire pour réussir.

Vu de l’iFRAP, il est assez remarquable de découvrir qu’en échappant à ces bureaucrates, Takenaka a compris le rôle des Business Angels et a pu mettre en place une législation fiscale pro-Business Angels dont les premiers effets se font déjà sentir.

Tandis que tous les efforts que nous avons dépensés depuis l’arrivée de Chirac au pouvoir en 2002 n’ont pour l’instant débouché que sur des mesurettes à seul objectif médiatique, sans effets réels conséquents.

Si un nouveau gouvernement après mai 2007 veut redresser notre pays, il faudra idéalement qu’il fasse ce que Koizumi et Takenaka ont fait : élaborer les principales réformes sans les énarques en s’appuyant sur le secteur privé.

Nous sommes cependant bien convaincus que ce souhait est en grande partie du domaine du rêve car, comme au Japon, ou peut-être pire qu’au Japon où plusieurs grandes entreprises privées ont de longue date créé des think tanks, le secteur privé français manque tragiquement d’experts de qualité pour élaborer et mener les politiques publiques.

C’est la grande différence avec les anglo-saxons où, comme le note l’article du Nikkei, les think tanks privés ont formé des centaines d’experts des problèmes de politiques publiques, prêts à entrer dans tout nouveau gouvernement, de droite ou de gauche.

Chaque jour, sur presque tous les sujets, nous pouvons mesurer à cet égard notre retard sur les Américains et c’est bien l’une des tâches qu’à l’iFRAP nous nous sommes assignées : développer cette expertise, une expertise dont les intérêts personnels de carrière sont exclus, seulement guidée par la recherche de l’intérêt général.

Tout nouveau gouvernement issu des élections de 2007 sera donc contraint, pour ses réformes, de s’appuyer sur des énarques qui ont gardé le sens de l’intérêt général. Il y en a.

Mais l’exemple japonais nous montre le parcours immense qui reste à accomplir, parcours qui ne se situe pas dans des réformes constitutionnelles mais dans la formation d’hommes et de femmes non-fonctionnaires, capables de traiter de politiques publiques et de transformer les processus publics de préparation et d’exécution des réformes décidées par nos responsables politiques…

Des Français l’ont rêvé, les Japonais l’ont fait :

- Partie I : Des Français l’ont rêvé, les Japonais l’ont fait
- Partie II : Réformes au Japon : Koizumi élimine la bureaucratie
- Partie III : Les mesures fiscales japonaises pour multiplier les Business Angels
- Partie IV : Que fait-on en France pour les Gazelles et les Business Angels ?



[1] Voir Société Civile n°60 et son dossier : « Japon : le retour ». C’est grâce à ce dossier que Nicolas Lecaussin a découvert auprès des Japonais qu’ils avaient mis en place une législation Business Angels..

[2] Contraction de Tokyo Daigaku.

[3] Voir Dogs and démons : the fall of modern Japan par Alex Kerr

[4] The Ministry. The Inside Story of Japan’s Ministry of Finance, Harper Collins Business, 1998.



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