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  Société Civile n°42 - Archives - 10 décembre 2004

Cette AMERIQUE qu’on nous déforme

"Un Etat absent" de la vie économique et sociale

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"Le gouvernement n’est pas la solution à notre problème, c’est le problème", disait Ronald Reagan, candidat à la présidentielle américaine en 1980. Cette phrase résume à elle seule tous les changements intervenus aux Etats-Unis à partir des années 1980 lorsque le rôle de l’Etat a été de plus en plus réduit et les forces de la société civile et des entrepreneurs ont été libérées. Si l’emprise de l’Etat sur la société n’a fait que s’aggraver entre les années 1930 et 1975, avec des augmentations d’impôts, des dépenses publiques, des déficits ( 6 % du PIB) et une baisse significative de l’emploi privé, la tendance s’est inversée par la suite. Moins de dépenses publiques (de 24% en 1983 à 18,4 en 2000), moins d’impôts (le taux marginal est ramené de 70% à 28%) vont de pair avec des privatisations massives dans tous les grands domaines de l’économie (aérien, transports, énergie…).

En même temps, la réforme de l’Etat-providence et des dépenses sociales s’est accélérée pour être complètement mise en place au milieu des années 1990. En 1994, environ 14,2 millions d’Américains recevaient des aides sociales, en 2003, ils n’étaient plus que 5 millions, le nombre le plus bas depuis 1967 (voir plus loin le chapitre sur la pauvreté).

Au total, d’après les chiffres de l’OCDE, les dépenses de l’Etat américain n’ont jamais dépassé, même dans les périodes d’étatisation, 38% du PIB, par comparaison, en Europe, ces dépenses se situent pour la plupart des pays au-dessus de 50%. En 2003, les pourcentages étaient les suivants : 35,9% aux USA et 54,4% en France.

Le recul de l’Etat est synonyme de plus de libertés accordées aux employeurs, moins de taxes et plus de facilités aux créateurs d’entreprises. Sans entrer dans les détails de la création d’entreprises que l’iFRAP a abordée souvent en soulignant le rôle vital des "business-angels", on peut toutefois citer cette étude [7] publiée en 2002 par quatre économistes de l’OCDE montrant que le coût de création d’une entreprise nouvelle aux Etats-Unis est l’équivalent de 1,7% du PIB/habitant, alors qu’en France il est de 35,6%. La même étude montre aussi que les réformes structurelles importantes de réduction du poids de l’Etat aux Etats-Unis dans les années 1980-90 expliquent en très grande partie (de l’ordre de 40%) les différences du taux d’emploi entre l’Amérique et l’Europe. Entre 1980 et 1990, les Etats-Unis ont créé environ 1,9 million d’emplois supplémentaires par an net tandis que le nombre d’emplois créés est resté pratiquement nul en France et en Allemagne sur la même période.

"C’est la loi de la jungle"

C’est un lieu commun. En Europe, surtout en France et en Allemagne, l’Etat-providence, grâce à un filet de sécurité, prend en charge les personnes les plus exposées aux risques de chômage, de maladie ou d’accident social. Aux Etats-Unis, c’est le contraire, la loi de la jungle prime, les employés sont jetés comme des Kleenex lorsque la Bourse baisse et les patrons s’enrichissent sans vergogne sur le dos des ouvriers. Pour cela l’Europe "sociale" a créé un système législatif extrêmement strict censé protéger les employés. D’après un classement réalisé par l’OCDE (1999) concernant la sévérité du droit du travail dans plus d’une vingtaine de pays, les Etats-Unis apparaissent comme les plus laxistes, donc les moins protecteurs, la France se situant parmi les plus sévères aux côtés de l’Allemagne et de la Norvège.

Toutefois, le marché du travail américain n’est pas vraiment soumis à la loi de la jungle. Et ce sont les employés eux-mêmes qui le disent. D’abord, grâce à sa bonne santé, 31% des Américains travaillent dans la même entreprise pendant au moins 10 ans. Plus de 50% des employés dans la tranche d’âge de 45 -54 ans (donc la plus exposée au risques de licenciement) restent au moins 7,6 ans dans la même entreprise. Les chances de trouver un emploi sont beaucoup plus élevées aux Etats-Unis qu’en Europe (on l’a vu plus haut) et les entreprises américaines qui marchent embauchent plus facilement : entre 1990 et 1997, les start-up américaines ayant plus d’une année de croissance ont augmenté leur personnel de 161% en moyenne, en France, pour les mêmes sociétés, l’augmentation n’a été que de … 13%.

Ce qui importe donc aux Etats-Unis c’est la facilité de trouver un emploi et non pas d’être protégé. La sécurité de l’emploi ne réside pas dans l’abolition du licenciement (qui est un phénomène normal dans une économie libre), mais dans l’offre d’emplois sur le marché du travail. Plusieurs sondages [8] réalisés des deux côtés de l’Atlantique sont très révélateurs. Malgré une plus grande protection, 33% des Français considèrent (à la fin de 2003) que les risques de perdre leur emploi sont très élevés (ils ne sont que 19% aux Etats-Unis) et seulement 60% d’entre eux ont le sentiment que l’emploi actuel est sûr contre 90% aux Etats-Unis.

"Les Américains sont en prison. C’est pour ça qu’il y a plein d’emplois chez eux"

On le sait, ce n’est pas la peine de le répéter, les Etats-Unis c’est le pays de la vente libre d’armes, de la criminalité et de l’insécurité généralisée. A part le fait que la vente d’armes dépende des Etats, il est intéressant de consulter les derniers chiffres d’Interpol et voir si la réalité est conforme aux phantasmes. D’après cet organisme, de 1995 à 2001, le nombre d’homicides volontaires pour 100.000 habitants passe en France de 4,4 à 3,9 et aux Etats-Unis, de 8,2 à 5,6. Le total des crimes et délits est moins réjouissant : de 6316 à 6941 en France et de 5277 à 4160 (pour 100.000 habitants) aux Etats-Unis. Les vols, toutes catégories confondues, passent, toujours pour 100.000 habitants, en France, de 4170 à 4310 et aux Etats-Unis de 4813 à 4310. Il n’y a pas vraiment matière à considérer avec suffisance l’insécurité américaine.

"Les Américains sont en prison. C’est pour ça qu’il y a plein d’emplois chez eux", a affirmé récemment un politique français (Henri Emmanuelli). Un autre (Werner Müller, ministre de l’Economie), en Allemagne, dit la même chose : "Si autant de gens étaient incarcérés chez nous, le chômage baisserait de 1,5 points". Il est vrai que le nombre d’Américains incarcérés est en forte augmentation : en 1980, ils étaient 500.000 dans les prisons, en 2003, ils sont quatre fois plus nombreux. Néanmoins, plusieurs précisions s’imposent. D’abord, le taux de criminalité était excessivement élevé au début des années 1980, ce qui se répercutait sur l’ensemble de la société, y compris sur l’emploi en général (comment créer des business dans des zones de non-droit ?), un taux 4-5 fois plus important qu’en Europe. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée. Les Etats-Unis sont mieux classés que la plupart des autres pays pour ce qui est des vols, agressions et autres délits mineurs.

"Aujourd’hui, la tendance s’est inversée. Les Etats-Unis sont mieux classés que la plupart des autres pays pour ce qui est des vols, agressions et autres délits mineurs."

Sans compter qu’une incarcération a plutôt tendance à aggraver le chômage car une personne libérée a moins de chances de trouver un emploi. Et cela est valable dans n’importe quel pays. Sans oublier qu’une personne arrêtée ne veut pas dire forcément un emploi libéré. Les statistiques sont claires : seulement un tiers des personnes avaient un emploi au moment de leur arrestation. L’incidence sur le taux de chômage est donc infime et ne sert que d’échappatoire aux politiques européens pour ne pas réformer le marché du travail.

A lire également dans ce dossier :

- "Le pays de la pauvreté et des inégalités"
- "Le fossé entre les pauvres et les riches s’accroît régulièrement"
- "Une réforme sociale catastrophique"
- "45 millions d’Américains sans couverture maladie"
- "Une qualité de vie médiocre"
- "Attention, l’Amérique a la rage

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[1] En réalité, il s’agit de 45 millions. Le quotidien Le Monde est le seul à fournir le chiffre de 82 millions dont l’origine n’est pas claire

[2] Car il existe un salaire minimum aux Etats-Unis. Il est d’environ 5,40 $ de l’heure, pratiquement autant que le SMIC horaire en France

[3] OCDE (2003)

[4] Bureau of Labor Statistics

[5] C’est le même pourcentage en Allemagne

[6] Current Population Survey (2001)

[7] Djankov Study (2002)

[8] Gallup International

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