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  Société Civile n°42 - Archives - 10 décembre 2004

Cette AMERIQUE qu’on nous déforme

"Juste des petits boulots, comme chez Wal-Mart"

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Les anti-américains ont fini par reconnaître l’extraordinaire vitalité du marché du travail aux Etats-Unis sauf que ce dynamisme s’est traduit – d’après eux - par la création de millions et de millions de "petits jobs", des emplois sous-payés, de courte durée et dans les secteurs de l’alimentaire (Mcjobs) ou de la vente (Wal-Mart). Ces affirmations ont servi aux politiques européens d’alibi pour ne pas reconnaître le succès des Américains dans la lutte contre le chômage et justifier l’envolée inadmissible du nombre de sans-emploi de ce côté-ci de l’Atlantique. "On a du chômage mais pas des petits boulots comme là-bas", assènent-ils sur les ondes ou dans la presse.

Avant de voir quelle est la vérité, cette position mérite un commentaire. Même si c’était vrai, ne vaudrait-il pas mieux avoir un emploi que rien du tout ? Ne vaudrait-il pas mieux pour un jeune travailler que ne rien faire ou être parqué dans des stages inutiles ? Travailler et apprendre un métier – quel qu’il soit – est plus important qu’attendre les allocations en fin de mois.

Cela dit, la vérité est un peu différente. Premièrement, en regardant l’évolution de l’emploi depuis les années 1980, on remarque que le nombre de personnes payées avec le salaire minimum [2] est en baisse continue : de 8,9% en 1980 à 1,8% en 2002. En regardant de plus près les emplois créés durant la période de boom économique (1989-2000), on peut remarquer, d’après les études du Bureau of Labor Statistics que la plupart des créations d’emplois ont été faites dans les catégories les plus qualifiées. En effet, une étude (2000) de ce Bureau a divisé les emplois créés durant cette période en trois catégories : une catégorie d’emplois très peu qualifiés, une deuxième d’emplois moyens dans l’industrie en particulier et, enfin, une troisième catégorie d’emplois hautement qualifiés. Les statistiques montrent que les emplois non-qualifiés de la première catégorie ont augmenté de 17,5% sur cette période, tandis que les emplois les plus qualifiés se sont accrus de… 28,4% ! Sur les 17,3 millions d’emplois créés, presque 60% (environ 10,2 millions) l’ont été dans les domaines les plus qualifiés et donc les mieux payés.

Alors, a-t-on affaire à des working poors ? En 2001, d’après le Census Bureau, 4,9% des Américains étaient considérés comme des working poor. Toutefois, ces statistiques incluent toute personne qui a travaillé au moins 27 semaines durant l’année en cours, ce qui inclue aussi des personnes à la recherche d’un emploi. De plus, dans la catégorie des "working poors", environ 54% des personnes sont des jeunes de 25 ans ou moins. En général, il s’agit d’un jeune d’une famille de classe moyenne qui travaille pour se faire de l’argent et qui reste très peu de temps employé à ce niveau.

Les créations d’emplois aux Etats-Unis ne sont donc pas du tout des créations de "petits boulots". Ce sont des emplois de qualité, mais la grande caractéristique du marché du travail américain est qu’il crée toutes sortes d’emplois. Ceci explique aussi pourquoi le taux de chômage est si bas, autant pour les personnes avec un bon niveau d’études que pour les autres. Même les femmes sans études trouvent plus facilement un emploi : le taux de chômage de cette catégorie est de 8,9% aux USA, il est de 14,5% en France. Et le pourcentage des femmes au travail a augmenté de 11 points en 20 ans (entre 1980 et 2000) et il est de 73% en Amérique (62% en France et 63% en Allemagne) [3]. Pour ce qui est des rémunérations, à travail égal, une Américaine gagne en moyenne 85% par rapport à un Américain. En France, le salaire d’une femme se situe à environ 75% de celui d’un homme.

"Il faut plusieurs jobs pour survivre"

Ce cliché est étroitement lié au précédent sur les "working poors". D’après nos "experts", les Américains seraient obligés d’avoir plusieurs boulots pour survivre. Un peu comme les ressortissants des pays anciennement communistes dont l’économie a été détruite, l’industrie en faillite et qui sont effectivement obligés d’avoir deux ou trois emplois pour assurer les fins de mois. Mais les Etats-Unis ne sont pas vraiment l’Albanie ou la Bulgarie. Les études [4] montrent que, en 2003, seulement 5,3% des Américains avaient plus d’un emploi. Sur ce pourcentage, la plupart travaillent deux mi-temps (ce qui revient à un emploi à plein temps). Ce sont donc seulement 2% [5] d’Américains à avoir deux emplois à plein temps.

De plus, le pourcentage des personnes à plusieurs boulots est en baisse constante : de 6,3% en 1990 à 5,3% en 2003. Et cela malgré la forte augmentation de l’immigration, souvent, principale source de candidats à l’accumulation de plusieurs jobs. Toutefois, avoir plusieurs emplois, signifie-t-il que les fins de mois sont difficiles ? La réalité contredit cette affirmation qui semble irréfutable aux antiaméricains. D’après le Census Bureau [6], environ 35% de ceux qui possèdent plusieurs emplois le font pour gagner plus d’argent (17% choisissent un deuxième emploi parce qu’ils ont envie de travailler et 5% pour avoir une expérience supplémentaire). Seulement 28% le font pour des problèmes financiers, ce qui représente seulement 1,5% des Américains !

Pour mieux comprendre cette situation, regardons de plus près qui sont ces gens qui ont plusieurs emplois. La grande surprise est là : plus on a fait des études, plus on est censé avoir un ou deux emplois supplémentaires. En effet, le pourcentage des diplômés avec plus d’un emploi par mois est presque le triple de celui des sans diplômes (9,5% contre 3,3%) ! Ce sont les enseignants, les psychologues et les comptables. Une réalité donc bien différente de ce qu’on veut nous fait croire.

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[1] En réalité, il s’agit de 45 millions. Le quotidien Le Monde est le seul à fournir le chiffre de 82 millions dont l’origine n’est pas claire

[2] Car il existe un salaire minimum aux Etats-Unis. Il est d’environ 5,40 $ de l’heure, pratiquement autant que le SMIC horaire en France

[3] OCDE (2003)

[4] Bureau of Labor Statistics

[5] C’est le même pourcentage en Allemagne

[6] Current Population Survey (2001)

[7] Djankov Study (2002)

[8] Gallup International

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