"Des comptes dans le rouge, des échanges déficitaires et un chômage en hausse. L’économie, l’autre ligne de front de George W. Bush", s’inquiète Le Monde dans son supplément Economie du 15 avril dernier ; "82 [1] millions d’Américains privés d’assurance-maladie", nous informe encore le correspondant du même quotidien (20 juin) pour, quelques semaines plus tard (12 août), titrer une nouvelle fois à la Une : "L’économie américaine donne des signes d’essoufflement". Les autres médias se mettent aussi à l’heure américaine pour nous dire que, à l’approche des élections du 2 novembre, la situation économique et sociale aux Etats-Unis est mauvaise et ne fait qu’empirer. Le très connu chroniqueur de l’Express et de France Inter, Bernard Guetta, tire régulièrement la sonnette d’alarme en alertant les Français sur les "dérives de l’économie américaine". Gilles Delafon dans Le Journal du Dimanche (et commentateur sur Canal+) manifeste régulièrement sa pitié pour les "pauvres" américains. Libération fait sa Une (7 juillet) avec une photo du cinéaste Michael Moore qui est censé "sauver l’Amérique et ses citoyens". Courrier International (4-9 novembre), par l’intermédiaire de son directeur, Philippe Thureau-Dangin, nous explique que l’Amérique d’aujourd’hui est celle des réductions d’impôts en faveur des plus riches, d’une croissance encouragée "en faisant marcher la planche à billets" (sic) et une industrie qui tourne grâce à la guerre. L’association Le Secours Catholique critique dans son Rapport (2003) sur la pauvreté en France "une société de plus en plus libérale, américanisée".
Des intellectuels reconnus comme Jacques Julliard (Le Nouvel Observateur du 4-10 novembre) et Emmanuel Todd (Libération du 4 novembre) sont affolés par la "nouvelle pensée économique américaine et ses conséquences sur la population", avec, bien sûr, des répercussions en Europe.
Même la très sérieuse revue L’Histoire consacre (février) un gros dossier à l’Amérique dans lequel on peut trouver un chapitre sur les "pauvres américains". L’auteur, Romain Huret, professeur à l’Université d’Arras nous explique doctement dans ce chapitre intitulé "Guerre aux pauvres" le démantèlement "cynique" des programmes sociaux et la remise en cause de l’Etat-providence.
Les politiques ont aussi leurs opinions sur l’Amérique. A gauche, Jean-Pierre Chevènement, Henri Emmanuelli et Martine Aubry sont des grands pourfendeurs du capitalisme à l’américaine. L’ancienne ministre de l’Emploi, interviewée sur France Inter (3 septembre), accuse les dirigeants américains d’inconscience et les traite d’ "ignobles" en les accusant d’avoir aggravé la pauvreté dans leur propre pays. Le même sentiment est partagé par de nombreux politiques de droite, du président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré au porte-parole du gouvernement, Jean-François Copé, ou bien au ministre de l’Emploi, Jean-Louis Borloo dont les propos très critiques à l’égard de l’économie américaine ont pu être entendus sur les ondes (RTL et Europe 1) ces dernières semaines.
Dans les 25 dernières années, l’économie américaine a connu une croissance moyenne de 2,9% par an. Cela représente 39% de plus que la moyenne européenne et 48% de plus que celle de la France. Grâce à cette croissance, à l’exception de la Grande-Bretagne, aucun des grands pays européens n’a connu une aussi forte baisse du chômage que les Etats-Unis durant la même période.
Si on la compare avec les économies européennes et/ou française, elle est même brillante. Lorsqu’on considère que l’emploi va mal aux Etats-Unis, alors que le taux de chômage est de 5,4% (plus bas que lors de la réélection de Clinton en 1996) et qu’en France ce même taux est deux fois plus élevé, on est en droit de se demander quels sont les buts cachés des journalistes français. Quand, à l’approche de l’élection du 2 novembre dernier, on nous présente l’Ohio, un Etat clef car pourvu de 21 grands électeurs, comme étant touché par une grave crise économique, alors que le chômage varie (d’un comté à l’autre) de 5,8% à 6,8% (le plus élevé), on ne peut s’empêcher de penser aux régions françaises touchées par un chômage à 17-19% comme dans le Nord-Pas-de-Calais ou bien au chômage des jeunes dont le taux peut frôler les 26-27%.
En octobre dernier, l’économie américaine a créé 337.000 nouveaux emplois, ce qui signifie que, depuis le début de l’année, le total des créations d’emplois frôle les deux millions, l’un des meilleurs chiffres de ces 5 dernières années (les chiffres des mois d’août et septembre ont été révisés à la hausse avec 113.000 emplois créés supplémentaires). Regardons de plus près la réalité dans ce pays et les vraies données disponibles sur son économie et sa société.
Lors des périodes de très fortes croissance et de boom dans la création d’emplois, le taux américain de chômage est descendu jusqu’à 3,8% (avril 2000), du jamais vu depuis 1957. Et lors de la "récession" économique de l’été 2003 invoquée régulièrement par nos médias, le taux de chômage est monté jusqu’à 6%, un taux que la France dépasse largement depuis 1979.
Mais le taux de chômage peut être manipulé par les gouvernements. C’est le cas en France, comme l’iFRAP l’a souvent dénoncé en publiant les vrais chiffres du chômage, c’est-à-dire en prenant en compte toutes les catégories de chômeurs, ou bien en montrant les statistiques des créations d’emplois dans les services publics (emplois jeunes, emplois aidés, etc) ; c’est aussi le cas en Allemagne où, en 2002, 1,75 million d’Allemands ont été rayés des statistiques à cause des mesures étatistes de distribution d’emplois subventionnés.
La meilleure façon donc de mesurer ce chômage est de voir la création d’emplois dans ces pays et le pourcentage de la population active par rapport à la population totale. En effet, ces statistiques montrent que le nombre de personnes employées aux Etats-Unis a augmenté de 58.9 millions entre 1970 et 2003, une augmentation de 75%. Durant la même période, trois pays européens (la France, l’Allemagne et l’Italie) ont connu une augmentation de seulement 17.6 millions de personnes employées (+ 26%). Et si l’on tient compte de la période 1990-2003, la différence est encore plus évidente : 2.2 millions d’emplois créés en Europe et 18.9 millions aux Etats-Unis.
Les différences avec l’Europe et en particulier la France sont énormes pour ce qui est du chômage de longue durée, une tare que notre pays n’arrive pas à éradiquer malgré les milliards dépensés. Ce chômage est d’autant plus grave qu’il brise des vies et enferme dans l’impuissance et la résignation des millions d’êtres humains. Aux Etats-Unis, ce fléau a été éradiqué depuis longtemps. Si, en 1983, 24% des chômeurs mettaient au moins 6 mois pour trouver un emploi, en 2000, ils n’étaient plus que 11%. En France, ils sont 21% à rester au chômage plus de 6 mois et… 33% plus d’un an (aux Etats-Unis, seulement 8%). Le tableau ci-joint montre clairement les chances comparées d’un chômeur américain et d’un français pour trouver un emploi.
| Durée | Etats-Unis | France |
|---|---|---|
| Moins d’1 mois | 37 % | 5 % |
| Plus d’1 mois et moins de 3 mois | 30 % | 20 % |
| Plus de 3 mois et moins de 6 mois | 14 % | 21 % |
| Plus de 6 mois et moins d’1 an | 11 % | 21 % |
| Plus d’1 an | 8 % | 33 % |
| Source : OCDE (2003) | ||
Toujours d’après cette étude de l’OCDE, un Américain a 67% des chances de trouver un emploi dans les trois mois et un Français seulement 25% de chances !
Source : OCDE (2003)
Il est important aussi de noter le fait que les Etats-Unis ont connu entre 1990 et 2003 une vague d’immigration sans précédent, avec 15,7 millions de personnes supplémentaires arrivées sur son territoire. Toujours dans le domaine de l’emploi, ce qui est essentiel c’est le ratio population active/réelle. Or, aux Etats-Unis, 74% de la population (en âge de travailler) a un emploi, alors qu’en France, ce taux est de seulement 62% (en 2000). Il est important de rappeler que dans les années 1970, le taux d’emploi était le même dans les deux pays.
Source : (OCDE 2003)
L’écart entre les deux pays est encore plus visible en tenant compte du temps de travail. Le passage aux 35 heures en France n’a pas du tout eu l’effet escompté (créations d’emplois, baisse du chômage) et le gouvernement actuel commence progressivement – mais très timidement – à réformer cette loi. De l’autre côté de l’Atlantique, on travaille environ 1800 heures par an tandis qu’en France on est aujourd’hui à 1460 heures/an. En moyenne, un Français travaille 2.6 heures par jour et un Américain 3.6 heures.
Contrairement aux affirmations de certains politiques français (en particulier, Martine Aubry), le déficit en temps de travail en France n’est pas compensé par une meilleure productivité des salariés français. Les données (OCDE) montrent que la productivité américaine a connu un rythme de croissance de 3.09% par an entre 1996 et 2003, contre 1.5% en moyenne en France.
[1] En réalité, il s’agit de 45 millions. Le quotidien Le Monde est le seul à fournir le chiffre de 82 millions dont l’origine n’est pas claire
[2] Car il existe un salaire minimum aux Etats-Unis. Il est d’environ 5,40 $ de l’heure, pratiquement autant que le SMIC horaire en France
[3] OCDE (2003)
[4] Bureau of Labor Statistics
[5] C’est le même pourcentage en Allemagne
[6] Current Population Survey (2001)
[7] Djankov Study (2002)
[8] Gallup International



