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Société Civile n°49 - 9 juillet 2005

CULTURE les ravages de l’argent public


Parmi tous les pays, la France se considère en pointe sur la culture, au bénéfice de ses citoyens et de son rayonnement mondial, d’où sa croisade pour l’exception culturelle. Si pendant la première moitié du XXe siècle, les artistes de France et du monde entier accouraient à Paris, alors qu’aucun bureau d’accueil ne les attendait à leur descente du train ou du bateau, où en est-on au XXIe siècle ? A vouloir trop l’aider, a-t-on dévoyé la culture ? Les exemples des théâtres et des orchestres, illustrent les difficultés que rencontrent les structures publiques à satisfaire leur public et les structures privées à survivre.

Ministère et exceptions culturelles

La France a été le premier pays à se doter d’un ministère de la Culture et donc d’une « politique culturelle ». Depuis, le budget consacré à la culture ne cesse d’augmenter, non seulement de la part de l’Etat mais encore de toutes les institutions cherchant à mener leur propre politique culturelle. Le projet de budget de la culture pour 2005 atteint 2 787,43 millions d’euros, soit une dotation en progression de 5,6 % par rapport aux crédits ouverts par la loi de finances initiale pour 2004, déjà en hausse de 5,7%.

"Dans le domaine culturel, agir, pour les élus, c’est avant tout dépenser, et le plus visiblement possible"
Maryvonne de Saint Pulgent, Le gouvernement de la culture.

La plupart des autres pays européens n’ont pas créé un Ministère de la culture à part entière, mais l’ont associé à d’autres domaines étroitement liés. L’Espagne et la Suède, entre autres, l’ont regroupé avec l’Education nationale comme le souhaite Marc Fumaroli, Académicien et auteur de L’Etat culturel, Essai sur une religion moderne.

La Suède a un budget annuel culture 2005 de 5 millions d’euros contre 2,7 milliards d’euros en France. Par habitant, l’Etat suédois dépense ainsi 0,55 euros contre 45 euros pour l’Etat français. Lorsque l’on pense au rayonnement culturel de la Suède, on évoque les Nobel et pourtant les prix Nobel sont la propriété d’une fondation privée comme nous n’en avons pas en France dans la culture. La Suède a 37 fois plus de fondations que la France (130 pour 100 000 habitants contre 3,5 en France). François Pinault avait tenté un essai il y a quelques mois, avec l’issue que l’on connaît.

Ministère responsable de la culture
AllemagneAucun - Responsabilité des régions
DanemarkCulture
EspagneEducation, culture
ItalieCulture
LuxembourgCulture, enseignement supérieur, recherche
Pays-BasEducation, culture et science
Royaume-UniCulture, media, sport
SuèdeEducation, recherche, culture

De la politique culturelle

Au ministère français de la Culture, un certain flou reste de mise sur le total des subventions consacrées à la Culture. Le seul chiffre disponible est une estimation du Département des études et de la prospective du ministère de la Culture : en 2004, le total de l’argent public dépensé en France pour la culture s’élève à 11 milliards d’euros budgétaires. Soit, quand on prend en compte non seulement le budget du ministère de la Culture mais aussi les budgets culture des autres ministères (recherche, éducation, tous les ministères ont des lignes de crédit dédiées à la culture) 5,3 milliards venant du budget de l’Etat (2% du budget de l’Etat) et 5,3 milliards venant des collectivités (3,7% du budget des collectivités), bien au-dessus de l’objectif du 1% culturel, sans compter les 952 millions consacrés en 2004 aux intermittents du spectacle par l’assurance chômage des salariés du privé. La France dépense ainsi des sommes pharaoniques pour la Culture par rapport à nos voisins européens.

Projet Loi de Finances 2005 (ministère de la Culture)
Mission Culture et Communication
Patrimoines1 080 982 668 €
Création916 580 817 €
Transmission des savoirs et démocratisation de la culture667 816 159 €

Les objectifs de cette dépense restent très vagues et le ministère de la Culture doit souvent remonter à l’origine de sa création (1959) et citer Malraux pour justifier son existence (encore que d’après Alain Peyrefitte, la création de ce ministère tienne beaucoup au besoin de recaser André Malraux, incontrôlable au ministère de l’information). Cependant, il semble que cela ne suffise plus et que la notion d’intérêt général y soit de plus en plus vague. Si on suit André Malraux, on comprend que l’action culturelle de l’Etat français se définit par le devoir de l’Etat " d’exprimer le génie profond des peuples. (…) C’est à elle [la France] qu’il revient d’être une métropole de l’art et de l’esprit, chargée de diffuser la connaissance et de révéler au monde ses chefs d’oeuvres". Grandiloquent programme. Tellement qu’on en a oublié, tout en distribuant de plus en plus d’argent (depuis 1959, on a vu se multiplier les crédits du ministère de la culture par 70), de fixer des objectifs plus concrets. Alors, le culturel est devenu le tout culturel ou le rien culturel.

Des augmentations de budget bénéficiant d’abord à la structure

Dans Le Gouvernement de la culture, Maryvonne de Saint Pulgent explique : "Depuis 1959, les crédits du ministère de la Culture ont doublé tous les dix ans (…) Les bénéfices de cette manne ont été inégalement répartis. Les évolutions structurelles du budget de la rue de Valois jettent une lumière crue et inattendue sur les priorités réelles des ministres successifs. Grâce à ces quarante ans de prospérité, toutes les disciplines ont vu leurs crédits croître en francs constants. Mais, si elles regardent leurs voisines, elles y voient des gagnantes et des perdantes. Du côté des perdantes : les archives et surtout le patrimoine (…), du côté des gagnants : les frais de structure avec plus de 23 %". Sur l’évaluation du nombre de personnels du ministère de la Culture, le rapporteur spécial chargé du budget à la commission des Finances de l’Assemblée nationale, le député de l’Oise Olivier Dassault déplore une certaine opacité : "Les effectifs budgétaires, que votre rapporteur a eu le plus grand mal a connaître avec précision, soit 13.613 emplois, sont en diminution de 206 postes par rapport à ceux inscrits dans la loi de finances pour 2004, qui étaient déjà en baisse de 191 postes. Parmi ces 206 postes en moins, on compte 90 véritables suppressions d’emplois dont vous trouverez le détail dans la note qui vous a été remise". En réalité, comme l’explique le rapporteur, cette diminution de postes au niveau du ministère se concrétise par des ré-affectations dans d’autres structures publiques (EPIC ou autres). Outre la gestion des personnes, l’opacité dans la gestion du patrimoine immobilier du ministère de la Culture est aussi légendaire.

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Suite de cet article :
La culture n’est pas une marchandise...
Théâtres entre subventions et concurrence déloyale
Orchestres nationalisés


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[1] Il y en a eu très peu en semaine sur notre période d’observation de 22 semaines (hors été).

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