Fondation iFrap

La Fondation iFRAP : Think Tank dédié à l'analyse des politiques publiques, laboratoire d'idées innovantes

Société civile n°33 - Le 10 février 2004 par Dan Hagi et Philippe François et Nicolas Lecaussin

Fonction publique et administrations
  • Partager cette page
  • Ecrire un commentaire Réagir

Administration et Services Publics : le truquage des chiffres



Qu’y a t-il de commun entre le ministère de la Fonction publique, la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), le CREDES (Centre de Recherche en Economie de la Santé), la SNCF et l’Aviation Civile ? Le même souci de cacher la réalité en donnant des statistiques déformées.

En France, on est très respectueux des chiffres officiels. Personne ne les conteste, les médias les utilisent régulièrement et les politiques les citent sans méfiance. A défaut d’organismes privés qui puissent donner d’autres chiffres, fournir des informations différentes, nuancées, en particulier sur l’utilisation de l’argent public, ces organismes officiels (instituts, ministères, agences publiques et para-publiques) représentent la seule source disponible. Personne ne les conteste mais l’iFRAP, à travers ses enquêtes, se bat pour prouver que ce monopole est un abus inadmissible. Déjà, il y a quelques années, l’iFRAP avait attiré l’attention sur les risques de cette source unique en dénonçant le rapport du Conseil d’analyse économique sur la "Fiscalité et la redistribution" en France, rapport dans lequel son auteur, Alain Bourguigon, arrivait à la conclusion que notre pays et les Etats-Unis se situaient au même niveau de prélèvements obligatoires si l’on tenait compte des contributions américaines aux assurances privées. Affirmation fausse, preuves à l’appui, l’écart entre les deux pays se situant à presque 8 points du PIB, cette information a été largement diffusée dans Les Profiteurs de l’Etat (Plon, 2001)

Dans ce Dossier, l’iFRAP livre quelques nouveaux truquages. Les deux premiers exemples concernent des statistiques fournies par les administrations françaises à l’OCDE. En effet, d’après les statisticiens de l’OCDE, les chiffres utilisés dans la réalisation de leurs tableaux proviennent des administrations et (ou) des instituts français. Une demande précise est faite par l’OCDE auprès des organismes nationaux (en l’occurrence, français) pour obtenir des données sur plusieurs sujets. Ensuite, le pays questionné communique ses données qui sont introduites dans la base de données de l’OCDE. Le problème est de voir dans quelle mesure les chiffres communiqués par les organismes nationaux sont fiables. L’iFRAP a découvert que les statistiques sur le nombre de fonctionnaires et le nombre de lits dans les hôpitaux fournies par les administrations françaises étaient fausses.

De même, plusieurs services publics se contentent de donner des chiffres imaginaires sur les prix ou les accidents (à la SNCF) pour montrer que les usagers n’ont rien à gagner dans l’éventualité d’une réforme. Ou bien des syndicats choisissent de donner une information truquée pour obtenir plus de budget et plus de personnels.

On peut douter des statistiques fournies par la Corée du Nord, par Cuba, la Chine ou d’autres Etats où sévit une dictature dont la principale préoccupation est de manipuler les statistiques économiques dans son propre intérêt. Pourtant, les mêmes désinformations à des fins de propagande peuvent aussi provenir de la part de pays démocratiques et riches. C’est, malheureusement, le cas de la France. En voici les preuves.

La France, championne de la baisse du nombre de fonctionnaires

Vous n’arrivez pas à le croire ? Nous non plus ! Néanmoins, c’est ce qui ressortait du dernier tableau Total Public Employment diffusé par l’OCDE et se trouvant sur le site internet de cette organisation. D’après ce tableau, le nombre de fonctionnaires de l’Etat aurait baissé (de 1990 à 2001) en France de 9% ! De même, celui des fonctionnaires territoriaux aurait connu une chute (sur la même période) de 8% ! Ces coupes dans l’administration française ont de quoi nous surprendre d’autant plus que, par rapport aux autres pays (environ 19) faisant partie du même tableau, la France, avec le Canada, est en première position.

Une réforme de l’Etat faite en douceur ? Sans grèves, ni manifestations ? Malheureusement, la réalité est toute autre. Une simple vérification auprès de l’INSEE et de Bercy montre que les chiffres de l’OCDE sont faux. Les effectifs de la fonction publique d’Etat ont augmenté (officiellement) de 7% et ceux de la fonction publique territoriale, de 20%. Rien à voir avec les données de l’OCDE.

Effectifs de la fonction publique d’Etat (hors entreprises publiques)
19902001Evolution
Chiffres OCDE 2 460 000 2 200 000 - 9 %
Chiffres INSEE 2 170 000 2 313 700 + 7 %
Effectifs de la fonction publique territoriale
19902001Evolution
Chiffres OCDE 1 208 200 1 111 544 - 8 %
Chiffres INSEE 1 360 000 1 700 000 + 20 %

Les chercheurs de l’OCDE sont formels : les chiffres ont été communiqués par les ministères des pays respectifs. Dans le cas français, il s’agit du ministère de la Fonction publique et, probablement, de l’Observatoire de l’emploi public. Cet organisme, déjà épinglé par l’iFRAP (Société Civile, n° 6), a été créé en juillet 2000 par Michel Sapin, ancien ministre dans le gouvernement Jospin. Son rôle est de "contribuer à la bonne connaissance de l’emploi public et à la gestion prévisionnelle des emplois" et "utiliser ses travaux pour comparaisons internationales". Excellente initiative, sauf que cet Observatoire est composé de fonctionnaires (représentants des ministères) et de syndicalistes.

Baisse spectaculaire du nombre de lits d’hôpitaux !

Le deuxième exemple de truquage des statistiques concerne toujours l’OCDE. Il s’agit de la publication OECD Health Data 2003, dans laquelle nous avons trouvé quelques incongruités concernant la France dans le domaine de la santé. La première édition (juin 2003) de cette publication (disponible aussi en ligne, sur le site de l’OCDE) présente l’évolution du nombre de lits d’hôpitaux pour 1000 habitants dans une trentaine de pays. La France y figure avec 10,4 lits/1000 habitants en 1980 et avec 6,7 lits/1000 habitants en 2000. Ces chiffres la classent première sur trente pour ce qui est du nombre de lits d’hôpitaux, contredisant ainsi les syndicats qui ne cessent de réclamer plus de personnel et de lits dans les hôpitaux.

Nombre de lits/1000 habitants
1980199019952000
Juin 2003 10,4 8,5 7,6 6,7
Septembre 2003 6,2 5,2 4,6 4,2
Source : OECD Health Data (2003) - Données fournies par la DREES et le CREDES

En septembre 2003, la 3ème édition de cette publication paraît. Stupéfaction ! Les statistiques françaises ont complètement changé : en 1980, on trouve 6,2 lits/1000 habitants et en 2000, seulement 4,2 lits/1000 habitants ! Ces changements spectaculaires bouleversent le classement et situent la France dans la moyenne (les chiffres concernant les autres pays sont restés exactement les mêmes). Quelle est l’explication ? D’après notre interlocuteur à l’OCDE, les données ont été communiquées par le CREDES (Centre de Recherche en Economie de la Santé) et la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques). Le CREDES est une association loi 1901 financé en partie par la CNAM (Caisse nationale d’assurance maladie) et le CNRS et la DREES est une administration (rattachée au ministère de l’Emploi et de la Solidarité) qui publie régulièrement des études et des statistiques sur l’Etat et ses différentes missions. Au moment où le gouvernement cherche à faire des économies, ces deux organismes publics ont tout intérêt à publier des chiffres . "à la baisse".

A lire également dans ce dossier :

- Le système ferroviaire à la française : désinformation et manipulation
- Troisième aéroport : une autre tromperie des syndicats



Ecrire un commentaire Réagir

Média

Mediapart | Faut-il germaniser notre modèle social ?

16 mai 2012

Mediapart | Faut-il germaniser notre modèle social ?

Le blog de Mediapart publie une tribune d’Alain Vermeersch revenant sur l’Allemagne, souvent (...)

RMC | Grandes Gueules - Gouvernement de J-M Ayrault

16 mai 2012

RMC | Grandes Gueules - Gouvernement de J-M Ayrault

Mardi 16 mai 2012 de 10h à 12h30, Agnès Verdier-Molinié, directeur de l’iFRAP était l’invitée des (...)

Société Civile

La revue de la Fondation iFRAP

Universités : Premier bilan de l'autonomie

3 mai 2012

Universités : Premier bilan de l’autonomie

La loi LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) du 10 août 2007 a eu (...)