> Colloque iFRAP du 17 septembre 2003
Combien
l'ISF détruit-il d'emplois ?
par
Bernard Zimmern
C'est avec un peu d'émotion que je retrouve cette salle Colbert où avec nos amis d'Entreprise et Progrès, nous avons tenu un colloque en décembre 1999 sous la présidence de Laurent Fabius qui s'intitulait "Créer des entreprises pour créer des emplois". Cela fait maintenant près de 4 ans et la question qui est au centre du colloque de cet après-midi est : quel chemin avons-nous parcouru ? Quel chemin reste-t-il à parcourir ?
LE DESASTRE DES POLITIQUES FRANÇAISES POUR L'EMPLOI
Rappelons tout d'abord que
la France est probablement le pays occidental dont les politiques pour l'emploi
ont été les plus désastreuses. En 30 ans, les emplois dans le secteur marchand
n'ont pas augmenté alors qu'ils augmentaient partout ailleurs : de plus de 50%
aux USA, de plus de 20% en Grande-Bretagne, en Italie, en Allemagne, en Espagne,
en Hollande, partout sauf en France !
Prenons la Grande-Bretagne à 300 km d'ici. Leur chômage a baissé en 2002-2003
et est à 5%, moitié du nôtre. En 20 ans, alors que leur population est comparable,
ils ont créé près de 4 millions d'emplois de plus que nous. Les deux pays sont
partis en 1980 avec environ 65% de la population en âge de travailler avec un
emploi ; ils sont à 75%, nous sommes tombés à 60%. Deux jeunes sur trois y ont
un emploi, un sur trois en France. Nos politiques pour l'emploi ont été essentiellement
de faire du parking : garder nos jeunes à l'école, envoyer les plus de 50 ans
à la retraite. Eux, ont créé des emplois. Comment ?
L'ENQUETE DU PH GROUP
Au début de l'été, j'ai demandé au pH Group déjà intervenu en 1999 de mener une étude comparative entre création d'entreprise anglaise et française. Le pH Group est la seule entreprise que je connaisse spécialisée dans ce que j'appelle la démographie d'entreprise (ils tiennent dans leurs fichiers l'histoire de la plupart des entreprises françaises, anglaises et d'autres pays depuis leur création jusqu'à leur mort avec bilans, capitaux, personnel employé).
EXCLURE LES PERSONNES PHYSIQUES OU MORALES FAIBLEMENT CAPITALISEES
Je leur ai demandé de ne
pas tenir compte des entreprises personnes physiques ou morales avec peu de
capitaux. En nombre d'entreprises cela fait beaucoup mais ce ne sont pas ces
entreprises qui font progresser l'emploi.
Pourquoi ?
Parce que sauf exception ce sont des entreprises de proximité, artisans, commerçants,
services locaux dont le parc total, d'autres études nous l'ont montré, est en
régression dans tous les pays. Plus vous en créez, plus il en meurt.
La création d'emploi se fait dans les entreprises fortement capitalisées qui
embauchent du monde dès le départ car elles ont un projet d'ampleur nationale
sinon internationale. Ce sont si vous voulez, les Intel ou Microsoft d'il y
a 20 ans. Pour simplifier, nous utiliserons le nom que leur avait donné le fondateur
de la démographie des entreprises, David Birch, vers 1980 qui les appelait "gazelles"
pour leur aptitude à progresser extrêmement vite.
(pour qu'il n'y ait pas de malentendu, la très grande majorité des gazelles
ne sont pas des sociétés de Hi-Tech et d'Internet, mais sont tournées vers l'aide
aux personnes âgées, la restauration, etc.)
LES RESULTATS DE L'ENQUETE DU PH GROUP
Pour simplifier, j'ai donc demandé au pH Group d'étudier les gazelles dont le capital nominal excède 100.000 euros à la création. Voici les résultats :
Sans vous faire entrer dans les délices mathématiques des processus de Markov, les 4 millions d'emplois créés en 20 ans sont essentiellement là, dans le succès des gazelles anglaises.
POURQUOI UN TEL ECART ?
Je crois que les Anglais comme les Américains ont compris une vérité élémentaire, c'est que dans un pays développé, on ne crée pas un emploi sans y mettre de l'argent, beaucoup d'argent. C'est de la schizophrénie que de dire d'un côté "pas d'emploi sans recherche fondamentale", et de l'autre ne pas mettre en place les moyens qui permettent à ceux qui créent des entreprises de trouver l'argent qui leur est nécessaire pour financer des équipements lourds, payer des experts, acquérir du savoir-faire. C'est ce thème que va reprendre la première table ronde de ce colloque qui rappellera les conclusions qu'avec la Fondation Concorde nous avons remises à Renaud Dutreil dans un colloque introduit par J. L. Debré en octobre 2002 et intitulé "5 ans pour créer des emplois". Je résume ces conclusions en une phrase : les seuls capables de financer les gazelles sont les Business Angels. Le capital-risque, le FCPI, les banques, l'Etat sont impuissants. Les BA ont un monopole sur ce financement. Le drame, comme l'ont reconnu Mmes Fontaine et Haigneré, est que nous avons 4000 BA en France contre 40 à 80.000 en Grande-Bretagne et, c'est moi qui parle, 500.000 à 1 million aux USA.
POURQUOI SI PEU DE BA ?
C'est ici que nous arrivons
au grand accusé de ce colloque, celui à qui nous devons les 100.000 emplois
d'écart dans la création annuelle d'emploi, nos 3 millions de chômeurs, nos
4 millions de précaires : l'ISF.
La troisième table ronde va nous expliquer comment, dès que nous avons
des entrepreneurs qui réussissent, nous les poussons par l'ISF à aller faire
bénéficier de leurs talents les pays voisins.
Mais il y a plus grave. L'ISF interdit le développement de nos entreprises en
France même. J'ai retrouvé une statistique américaine l'autre jour : dans les
gazelles qui se créent, le créateur débute avec 28% des parts. Serait-il en
France, que dès le départ il ne peut plus faire appel pour son expansion à des
capitaux extérieurs car en dessous de 25% il perd le bénéfice de l'exemption
de l'outil de travail. Je devrais dire "il perdrait" car depuis la loi Dutreil
à travers les pactes d'actionnaires certaines possibilités s'ouvrent.
Sont-elles suffisantes ? Ce sera l'une des questions centrales débattues par
la deuxième table ronde.
CONCLUSION
Mais je voudrais en conclusion vous livrer mon sentiment profond qui est celui d'un grand pessimisme.
Bernard
Zimmern
Président de l'iFRAP