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Société Civile n°56 - 9 mars 2006

Plan PME : 2 milliards pour quoi faire ?

Lettre ouverte à Renaud Dutreil, ministre des PME

Monsieur le Ministre,

Avec le ministre des Finances, Thierry Breton, vous avez le 17 février soumis par Internet un questionnaire pour savoir si les Français soutiendraient un projet destiné à répartir 2 milliards d’euros au profit du développement de PME "dynamiques", projet annoncé dans un discours du 5 janvier par le Président de la République.

Si je m’adresse aujourd’hui à vous par le canal d’une lettre ouverte, c’est que, par ses préalables, ce questionnaire interdit toute réponse utile car il nous enferme dans une nouvelle structure para-étatique, de même nature que celles qui ont déjà échoué et en la justifiant sur des chiffres erronés.

Il n’est donc possible de répondre à ce questionnaire qu’en en mettant en cause les fondements-mêmes et en vous demandant de bien vouloir nous expliquer pourquoi vous continuez à engager l’argent de la République dans des solutions dont l’inefficacité a été expérimentée.

Un brin d’explication est probablement nécessaire pour ceux qui nous liront.

1 – En 2002, avec le retour au pouvoir de l’actuelle majorité, vous avez eu l’amabilité de me consulter et nous vous avons dit verbalement et par écrit que la bataille de l’emploi se jouait en France non sur la création d’entreprises individuelles dont notre pays était déjà pourvu en excès, mais sur la création d’entreprises à fort potentiel de croissance, appelées les gazelles, dont nous manquons tragiquement.

Les unes se retrouvent au bout de quelques années avec 1 ou 2 employés, les autres avec des dizaines voire des centaines. Seules les secondes peuvent exporter et se battre à armes égales avec les divisions blindées chinoises ou indiennes.

2 – Nous vous avons aussi dit que la raison du manque de gazelles était l’absence en France de Business Angels qui sont seuls capables d’apporter aux gazelles les 200 000 à 2 millions d’euros dont elles ont besoin pour démarrer. Ces sommes sont trop grandes pour ce qu’on appelle les proches ou CCC (Copains, Cousins, Cinglés) mais beaucoup trop faibles pour intéresser les fonds dits de capital-risque groupés en France dans l’AFIC et, a fortiori, les banques. Les fonds de capital-risque ont depuis longtemps décidé de ne pas investir dans les créations d’entreprises car les montants sont trop faibles pour leur permettre d’y trouver une rentabilité et les risques en sont trop élevés.

La division du travail dans le financement des gazelles est claire : jusqu’à environ 100 000 €, les proches, la "Love money" ; de 100 000 à 2 000 000 d’euros, les Business Angels ; au-delà les fonds de capital-risque, les banques et l’introduction en bourse.

Nous vous avons aussi clairement dit en 2002 que nous avions assez de « love money » et de capital-risque mais que le maillon manquant était le maillon intermédiaire, celui des Business Angels, qu’il n’y aurait pas de démarrage des "gazelles" en France si vous ne développiez pas massivement les Business Angels dont nous avons à peine 3 000 contre 40-50 000 en Grande-Bretagne et déjà 500 000 aux USA en 1988 ce qui explique la vitalité de leurs économies.

Et qu’il ne s’agissait pas d’une découverte révolutionnaire puisque le Congrès américain avait fait de la solution au trou de financement par des mesures encourageant le développement les Business Angels l’objet du Small Business Investment Act de 1958 ; cela fera un demi-siècle dans deux ans.

3 – Depuis 2002, le gouvernement a fait campagne pour accroître le nombre d’entreprises individuelles ; mais le résultat que tous les Français constatent est qu’il n’y a eu aucune croissance remarquable de l’emploi dans le secteur privé, quelques dizaines de milliers, pas les millions qui nous manquent.

Vous venez finalement de découvrir les gazelles et vous en faites maintenant le miel de vos discours.

Mais vous vous refusez toujours à admettre qu’il n’y aura pas de gazelles sans multiplication massive des Business Angels. Et pas par une petite subvention de fonctionnement.

Sur la trace de vos prédécesseurs, vous avez en effet continué à encourager la création d’organismes financiers du type capital-risque en poursuivant le mythe abstraitement séduisant mais concrètement absurde de la mutualisation du risque ; après les FCPI, les FIP.

Cette politique n’a pas eu les résultats attendus car FCPI, FIP (ou fonds utilisant l’argent des assurances) n’investissaient que très peu dans les créations d’entreprises ; car, 50 ans après que les Américains aient fait la même expérience et en aient tiré la leçon, les quelques fonds qui ont essayé ont dû ou déposer le bilan ou se rabattre sur des placements beaucoup moins risqués.

L’aveu de cet insuccès est apparent dans le budget 2006 où le plafonnement propose des niches fiscales entraîne, de fait, la suppression de tous les avantages fiscaux en faveur des FCPI et FIP.

Au demeurant, les 500 millions et 100 millions d’euros levés par ces fonds à grands frais pour le Trésor Public paraissaient un peu modestes alors que les fonds privés lèvent d’eux-mêmes, sans l’aide de l’Etat, de l’ordre de 5 milliards.

Errare humanum est, perseverare diabolicum

Après ce rappel, nous venons, Monsieur le Ministre, vous demander :

1 – Pourquoi récidiver ?
2 – Pourquoi utiliser à l’appui de votre déclaration des chiffres erronés ?
3 – Et pourquoi mettre au centre de votre dispositif de grandes agences gouvernementales qui ne peuvent apporter que bureaucratie, rigidité et dirigisme là où il vous faut introduire initiative, diversité, goût du risque ?

1 – Récidive : il est clair à vous lire que les fonds de capital-risque, avec nos grandes agences publiques, OSEO, Caisse des Dépôts, seront les bénéficiaires privilégiés des 2 milliards.

Si nous avions quelques doutes, le communiqué de l’AFIC publié le 6 janvier alors que l’encre du discours présidentiel n’était même pas sèche et que nous reproduisons en [1] est assez éloquent.

Vous auriez dû rester au dernier Salon des Entrepreneurs pour voir une table ronde avec, à la droite de la tribune, vos agences nationales et l’AFIC ; et à gauche 4 entrepreneurs ayant brillamment réussi la création de leurs entreprises… en ayant ignoré totalement les gens de la droite. Pire que les tables antagonistes des mangeurs de riz et ceux des pruneaux dans Tartarin sur les Alpes...

Le document [2] vous expliquera pourquoi, en vous donnant quelques beaux exemples de ce qui arrive à une gazelle qui a le malheur de s’adresser à la Caisse des Dépôts.

2 – Le questionnaire du 17/2 tente de justifier un nouveau soutien aux organismes de capital-risque par un soi-disant retard sur les Anglais dont les fonds investis par les sociétés de capital-risque seraient triples de ceux investis en France.

Mais vous avez pris les capitaux collectés, pas ceux investis. Or le capital-risque traverse les frontières et beaucoup de l’argent collecté par les Britanniques vient s’investir... en France (quand il y trouve des opportunités). Les montants du capital-risque et du capital-développement investis en Grande-Bretagne sont environ 50 % plus élevés que ceux investis en France, pas triple. Et ces 50% ne sont pas dus à un manque de fonds de capital-risque disponible mais au fait que, comme nous avons 10 fois moins de Business Angels que les Anglais, le nombre de gazelles qui décollent et peuvent intéresser le capital-risque est au moins moitié plus faible qu’en Grande-Bretagne.

Votre gouvernement peut inonder d’argent l’AFIC, cela ne créera pas ou ne développera pas une PME de plus.

Pour changer quelque chose, il faudrait que les sociétés de l’AFIC créent des SBIC [3] à la Française ou GIR Groupements d’investissement à risque) dont les montants investis par entreprise soient 10 fois plus faibles que ceux dont elles ont l’habitude et que, pour rester cependant rentables, leurs coûts de gestion soient considérablement abaissés en remplaçant leurs dirigeants spécialistes payés très cher par des bénévoles qui seront, de fait, des Business Angels opérant de façon collective au sein d’un GIR.

C’est un tout autre « modèle » que celui de la société de capital-risque, même si les sociétés de capital-risque peuvent prendre des intérêts minoritaires dans les GIR car ce serait pour elles la possibilité de voir éclore des gazelles et d’être les premières à prendre leur relais.

3 – La déclaration présidentielle du 5 janvier avait été suivie d’un communiqué de son cabinet : "les deux milliards d’euros levés seront confiés à des fonds d’investissements agréés sur le modèle des SBIC, à charge pour eux de les investir directement dans le capital de PME, aux côtés d’investisseurs privés de type capital-développement ou capital-risque".

Si vous voulez dynamiser le tissu des PME, c’est en effet en vous inspirant du modèle américain des SBIC qui, nous vous le rappelons, ont contribué à combler le trou de financement de démarrage par l’apparition en 5 ans de 700 SBIC et, contrairement aux informations colportées par certains, continuent de prospérer.

Le coeur du dispositif américain a été d’instituer la diversité dans le financement ; si un projet n’est pas accepté par une SBIC, il peut être financé par une autre ; en matière d’innovation et de création d’entreprises, aucun juge ne détient la vérité.

Multiplier les fonds d’amorçage est d’autant plus important que, comme le remarquait Roux de Bézieux, Président de Croissance + au Salon des Entrepreneurs, ce sont les projets les plus hors normes, les plus déviants, qui ont le plus de chance de déboucher sur les réussites les plus grandes, et donc sur les grosses PME que vous appelez de vos voeux ; mais ce sont aussi les projets qui sont hors du consensus et qui effraient donc le plus les gestionnaires de fonds, qu’ils soient dans l’AFIC ou dans nos agences nationales.

Alors, mettez en place un dispositif nouveau qui nous fasse sortir du dirigisme étatique, le talon d’Achille de l’économie française. Au-delà des deux exemples [4] montrant comment la Caisse des Dépôts fait mourir des entreprises de biotech qui viennent chercher du financement auprès d’elle, ne vous trompez pas, c’est tout l’appareil de financement d’État qui fonctionne dans l’absurde. Quel autre pays que la patrie de Descartes aurait pu imaginer de faire financer les créations et développements d’entreprises à qui la première qualité demandée est de savoir survivre dans la compétition des marchés, par des organismes publics douillettement installés dans le monopole du financement sans concurrence car il leur suffit de traire le budget de l’État ?

Et ce sont eux que vous installez au coeur de votre dispositif pour gérer le fonds de fonds ? Comme le disait le mathématicien Laurent Lafforgue à propos du haut conseil sur l’Education, c’est faire appel aux Khmers Rouges comme experts auprès d’un comité de défense des droits de l’homme.

Quelles solutions mettre en place ?

C‘est au niveau des Business Angels que se situe notre déficience, pas au niveau du capital-risque.

Et pourquoi ? Mais tout simplement parce que vous n’avez pas éliminé les obstacles qui auraient fait que les Français qui ont encore de l’argent investissent dans les créations d’entreprises et pas dans des tableaux de maîtres.

Vous allez me dire que vous avez compris le message que nous vous adressons sans discontinuer depuis 2002 et que vous allez subventionner les réseaux de Business Angels.

Mais les Business Angels n’ont pas besoin de subventions, surtout pas, car c’est le contraire de la liberté d’entreprendre. Ce qu’ils veulent c’est simplement pouvoir se multiplier et que, pour cela, investir dans une entreprise à ses débuts devienne un boulevard et non une course d’obstacles à travers le maquis de la législation fiscale. Donner quelques millions aux clubs de Business Angels ne suffira pas à augmenter substantiellement les fonds investis [4] ; ce qu’il vous faut, c’est permettre aux Business Angels de l’ombre, qui représentent en fonds investis au moins 10 fois les clubs, de pratiquer leur rôle de Business Angels sans être obligés de le faire à travers des montages complexes. C’est à travers leur exemple que vous pourrez alors attirer les Français qui ont encore des capitaux disponibles vers le financement de la création d’entreprises.

Le budget de 2 milliards est la dernière occasion avant 2007 de commencer à rattraper notre retard en créant des formules – nous vous en avons donné– qui multiplient par deux à cinq fois le nombre de nos Business Angels en trois ans en les faisant sortir du bois où ils se cachent, notamment par peur de l’ISF et de faire passer les montants investis par les Business Angels de quelques centaines de millions à plus d’un milliard.

Et confiez la gouvernance non à un fonds de fonds géré par des organisations para-étatiques trop lourdes et bureaucratisées pour réussir mais à plusieurs banques privées, sélectionnées sur un appel d’offre, qui vont elles-mêmes rentrer en concurrence pour aider à la constitution de GIR rassemblant les investisseurs en majorité personnes physiques. Pour irriguer le démarrage des gazelles, il faut qu’une centaine de GIR se créent rapidement, animés par des investisseurs compétents et bénévoles, qui seuls peuvent étudier les dossiers en phase de création avec des coûts, la célérité, et le sens du risque nécessaires.

Limitez la taille de ces GIR à 15 millions d’euros, et la dimension de leurs interventions dans une PME à 1 million d’euros ; demandez à ce que, comme leur modèle américain, en contrepartie de la garantie de l’Etat, les capitaux privés soient perdus les premiers avant que ne soit engagée cette garantie. Mais, de grâce, ne confiez pas la charge de cette opération qui doit avoir pour but de décentraliser le financement de nos PME sur une centaine de GIR et offrir à ces PME une diversité dans leurs financements à ceux qui vivent du monopole de la distribution des fonds d’État ; ne confiez pas la gestion d’un comité pour la liberté à des Khmers rouges.

Votre dévoué.

Bernard ZIMMERN Président de l’iFRAP

P.S. : Ne prenez pas modèle sur l’ECF anglais ; les Anglais ont 40 000 Business Angels et l’ECF est seulement l’exemple de ce que cherche à faire une agence d’État qui n’a rien à faire car les problèmes ont été résolus sans elle. Comme la SBA américaine, qui vient de perdre plusieurs milliards de dollars sur un financement de sociétés de capital-risque aussi inutiles que nos FCPI.

Suivent les témoignages de :
- Yseulys Costes, fondatrice de 1000mercis
- Jean-Baptiste Giraud, fondateur d’Economie Matin
- Le Business Angel du journal Economie Matin

Bernard Zimmern

Cet article est une synthèse (ou un extrait) du Dossier de notre mensuel Société Civile.

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Sur les mêmes sujets :


[1] Communiqué de presse de l’AFIC du 6 janvier 2005

[2] Caisse des dépôts : attention danger !

[3] Le modèle SBIC

[4] Qui sont les Business Angels français ?

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