> Réforme de l'Etat


Réformes à l'étranger
A l'Est tout est nouveau

Alors qu'en France les manifestations anti-privatisations vont bon train et que le secteur public ne veut pas lâcher des entreprises - comme la SNCF ou EDF -, dans le monde, la tendance au désengagement de l'Etat s'est poursuivie pendant la décennie 1990-2000. A l'Est de l'Europe, cette réforme est bien avancée.

Les récents (novembre 2003) événements sur le non-respect (en laissant filer les dépenses publiques) par la France et l'Allemagne du Pacte de stabilité ont porté un coup dur à la construction européenne : d'une part, parce que cela a provoqué l'ire de la Banque centrale européenne et de la Commission européenne et d'autre part, cette situation a fait perdre la confiance en l'Europe des futurs pays membres qui, depuis des années, ont mis en place des réformes pour assainir leurs économies, les débureaucratiser et faire reculer l'emprise de l'Etat sur la société.

En effet, selon un Rapport(1) de la Banque Mondiale, toutes les régions du monde profitent d'un tel désengagement des pouvoirs publics, à l'origine d'un afflux considérable de capitaux étrangers. L'Amérique Latine excelle dans ce type d'exercice et continue à être la championne des privatisations pendant cette période. Comme le montre le rapport de la Banque Mondiale, le mouvement de privatisation est en train de s'accélérer dans les pays en développement. Les plus grands projets de cessions d'entreprises publiques ont été réalisés en Amérique Latine, apportant aux différents Etats quelque 178 milliards de dollars entre 1990 et 2000. Cette somme correspond à plus de la moitié des revenus - tirés des privatisations - des pays en développement. Ainsi le Brésil a "encaissé" 71 milliards de dollars, l'Argentine 44,5 milliards et le Mexique 31 milliards. En fait, les changements intervenus dans les pays sont énormes et vont tous dans le sens du moins d'Etat et plus de privatisations.

Les PECO (Pays d'Europe Centrale et Orientale) arrivent en deuxième position dans le palmarès de la Banque Mondiale, ce qui n'est pas étonnant étant donné que ces pays (ex-communistes) avaient poussé à l'extrême l'étatisation de leurs économies. La Hongrie et la Pologne sont les deux PECO qui affichent les plus grandes ambitions de privatisation. En revanche, la Russie est à la traîne : par exemple, en 1999 Moscou a cédé des participations dans les entreprises gazières et pétrolières pour un montant de 760 millions de dollars, alors que cette même année la Pologne privatisait pour un montant d'environ 4 milliards de dollars.

En revanche, l'ouverture au secteur privé de l'Asie (notamment la Chine) et de l'Afrique reste très timide pendant la décennie. Il y a surtout un ralentissement depuis la crise de 1997 et aujourd'hui le niveau des privatisations en Asie est trois fois moins important qu'à cette époque là.

Il faut noter que ces privatisations non seulement touchent toutes les régions du monde, mais affectent aussi presque tous les domaines de l'économie qui traditionnellement relèvent de la "chasse gradée" de l'Etat. Par exemple, en Amérique Latine les autorités ont "déjà cédé à la gestion du secteur privé une grande partie de ses infrastructures et de ses établissements financiers", précise le rapport. Les secteurs miniers et pétroliers sont aussi en train d'être privatisés au Chili, en Colombie et au Mexique. Le secteur de l'eau est le prochain sur la liste. De même, l'économie mondiale a enregistré en 1998 des privatisations pour des montants record dans le domaine des télécommunications. Les privatisations des grandes entreprises d'hydrocarbures au Brésil, en Argentine, en Inde, en Pologne et en Russie ont marqué l'année 1999.

L'avantage incontestable des privatisations est d'ouvrir aux capitaux privés des secteurs qui souffrent très souvent de sous-investissement (surtout dans les pays en développement mais aussi dans les pays occidentaux, comme le transport ferroviaire en Grande-Bretagne avant la privatisation). Il s'agit évidemment de capitaux privés domestiques, mais aussi et avant tout de capitaux privés étrangers. Ainsi, au cours de la dernière décennie, 40% des opérations de privatisations dans les pays en développement ont été financés par des capitaux étrangers et en 1999 cette participation s'élève à 76%.

Toutes ces privatisations ont remis en cause la volonté de l'Etat-actionnaire de garder le contrôle sur la gestion des entreprises privatisées.

> Réformes économiques à l'Est de l'Europe : Pourquoi des succès ? Pourquoi des échecs ?

Après la chute du communisme à l'Est en 1989, de nombreux "spécialistes" soutenaient que la plus importante réforme à mettre en place ne pouvait être que celle d'un Etat fort et d'un gouvernement puissant. Ne fallait-il pas éviter un choc terrible et une catastrophe à tous ces pays habitués aux dictatures étatiques et à ce que les pouvoirs publics prennent en charge tout ? La meilleure solution n'était pas la privatisation de ce que pouvait l'être mais un retour de l'Etat. Quatorze ans après, les pays qui n'ont pas suivi les précieuses indications de ces "experts" s'en tirent beaucoup mieux que les autres, tandis que ceux qui les ont appliquées, ont pris beaucoup de retard.

Plus de dix ans après la chute du communisme, il est temps de faire un bilan des changements économiques dans les pays post-totalitaires. Ce bilan est d'autant plus important que nous disposons aujourd'hui de statistiques fiables, d'études économiques sérieuses et de rapports d'audit d'une grande qualité.

Un premier constat qui s'impose : la sortie du communisme a été beaucoup plus difficile que prévue, les conséquences de son emprise se font encore sentir. Comment cela aurait-il pu être différent lorsque l'on sait que sous le communisme, l'économie avait un caractère fictif et ne reposait sur aucune caractéristique (secteur privé, chiffres d'affaires, taux de croissance, taux de chômage, etc.) d'une économie "normale". Après le passage du fléau totalitaire, le sol est devenu incultivable, les structures catastrophiques, l'appareil d'Etat en ruines, le régime juridique incertain et sous l'emprise des apparatchiks, la corruption infestant tous les niveaux de la société. A titre d'exemple, l'Allemagne de l'Est, considérée comme le plus développé des pays du bloc soviétique a beaucoup de mal à démarrer malgré les aides énormes accordées par l'Allemagne capitaliste. Entre 1990 et 1995, les länder de l'Est ont reçu 600 Mds de francs de la part du gouvernement ouest-allemand, ce qui représente 1/3 du budget de la France et sans tenir compte des autres aides en nature ou investissements privés. Néanmoins, la situation dans l'ex-RDA ne s'est pas améliorée et même à la fin des années 1990, cette partie de l'Allemagne a du mal à décoller.

A partir des années 1990, tous les pays de l'Est ont mis en place des réformes économiques. Certains, conseillés par Monsieur Attali, à l'époque, président de la BERD, et ancien maître à penser de François Mitterrand au début des années 1980 lorsqu'il fallait se "débarrasser du capitalisme", ont préféré la méthode douce, le gradualisme, une sorte de "ni…ni…" à la française ; d'autres se sont lancés dans la thérapie de choc, le bing-bang, les réformes dures et rapides. Quels résultats dix ans après ? Le constat est implacable. Les pays ayant choisi la thérapie de choc ont aujourd'hui une économie beaucoup plus saine que les autres. La Pologne a vécu sous le gouvernement Balcerowicz une vraie révolution économique : suppression totale de toutes les subventions étatiques, privatisations massives des entreprises qui pouvaient l'être, libération des prix, ouverture commerciale totale. Malgré une période de récession, les résultats de ces mesures sont évidents. Le pays a connu entre 1995 et 2000 une croissance de 5,5% en moyenne, le secteur privé représente 70% de la production nationale, le chômage a baissé pour se stabiliser autour de 9%.

De même, la République tchèque, sous le gouvernement de Vaclav Klaus, a préféré la méthode dure : privatisations massives et fermeture des mastodontes industriels extrêmement coûteux. Aujourd'hui, ce pays connaît un chômage de 8,9%, l'apparition d'une véritable classe moyenne, une extraordinaire flexibilité du marché du travail (15% de la population a changé de métier entre 1995 et 2000), une inflation à 4% et est devenue le pays préféré des investisseurs étrangers (5,6 Mds de francs en 2000).

La Hongrie entre dans la même catégorie des pays qui marchent. Les investissements étrangers représentent 41% du PIB en 1999 contre 27% en Estonie et 19% en Pologne, le chômage est en baisse (autour de 9%) et le salaire moyen en hausse continue (2060 francs/mois). Enfin, la Slovénie, "la petite Suisse de l'Est", après avoir créé en 1991 sa propre monnaie, le "tolar", a mis en place des réformes économiques ardues : reconstruction des infrastructures, restructuration de l'industrie privée et création de deux fonds de capital-risque pour soutenir la création d'entreprises. C'est un pays qui connaît aujourd'hui une croissance autour de 5% /an, une inflation à 6% et un salaire moyen de 3554 francs/mois.

En 2000, le secteur privé (en % du PIB) , représente 80% en Hongrie, République tchèque et Slovaquie et plus de 65% en Pologne et dans les pays baltes.

A l'opposé, les mauvais élèves de l'Est, sont les pays qui ont choisi le gradualisme. La Roumanie, la Bulgarie, l'Albanie et la Russie se sont contentés de réformes timides faites par d'anciens apparatchiks incapables de comprendre le fonctionnement d'une économie de marché. Tous ces pays connaissent (à part la Bulgarie) une forte inflation (25 - 45%), une méfiance des investisseurs étrangers et une stabilité du pouvoir d'achat. De plus, la Russie est rongée par une corruption qui touche toutes les sphères de la société.

> Réforme des retraites : l'Est prend les devants

Même le Kazakhstan a introduit des fonds de pension. Ce n'est pas une blague racontée par la Radio Erevan sur son voisin, mais une réalité, même si ce n'est qu'au stade facultatif. Toutefois, cela en dit long sur l'avance prise par certains pays de l'Est dans la réforme des retraites(3). Aujourd'hui, il existe deux groupes de pays ayant commencé cette réforme.

Un premier groupe (Hongrie, Pologne, Lettonie, Estonie) où la tendance est à la réduction du rôle de l'Etat et du système par répartition, au profit de l'instauration de régimes d'épargne individuels gérés sur une base concurrentielle. Un second groupe (République tchèque, Slovénie, Roumanie) a procédé à des ajustements du régime public, tout en imposant des assurances complémentaires. Cela dit, tous les pays ont mis en place un système de capitalisation et ont relevé l'âge du départ à la retraite (65 ans en Pologne). En Hongrie, Pologne, Lettonie, Estonie et Bulgarie, 7% du salaire brut sont versés obligatoirement à des fonds de pension. Dans les autres pays, ce taux est variable (entre 2% et 10%).

> Moins d'Etat pour plus de concurrence

De plus, les gains de productivité réalisés dans plusieurs pays de l'Est sont impressionnants. D'après le CERI(4) , les gains ont atteint 80 % dans l'industrie manufacturière entre 1995 et 2002 ; cela veut dire que la production industrielle par travailleur a presque doublé en sept ans ! Pendant la même période, les gains dans les pays de l'Union européenne n'ont été que de 16%.

Le modèle de développement que se sont imposé les pays qui marchent le mieux repose sur l'accueil des investissements étrangers et une ouverture rapide à la concurrence. Avec l'adhésion à l'UE le 1er mai 2004 de huit nouveaux membres en provenance de l'Est, la concurrence entre les Etats sera intensifiée. D'autant plus que la plupart de ces nouveaux membres ont misé sur le secteur privé pour faire leur entrée sur le marché de l'Union. Cette situation contredit tous ceux qui, au début des années 1990, insistaient sur un "retour de l'Etat" dans ces pays post-communistes.

Ainsi, entre 1993 et 2001, plusieurs pays ont baissé(5) drastiquement leur emploi public malgré les "conseils" avisés des organisations internationales : la République tchèque (- 5%), la Pologne (- 2%) et la Hongrie (-18%). Dans ce dernier, la baisse a été aussi importante qu'en Grande-Bretagne.

De même, ces pays en transition ont accordé une grande importance à la création des "think tank", ces laboratoires à idées (de réforme). Environ 200 think tanks(6) ont été créés entre 1990 et 1997, dont plus d'une vingtaine en Hongrie. Les domaines d'études sont très divers mais il faut surtout remarquer que la société civile a pris le relais pour contrecarrer l'Etat. Si, en France, l'INSEE détient le monopole des statistiques, dans les futurs membres de l'UE, il existe des think tanks privés concurrents des instituts de statistiques de l'Etat ; dans les domaines de la création d'entreprises, de la santé, de la culture et d'autres "services publics", le rôle des organismes privés a été essentiel dans la transition économique.

(1) Le financement du développement (avril 2001)
(2) Transition Report 2001 (BERD)
(3) Voir l'étude du Bureau International du Travail: Tendances récentes de la mise en œuvre de la réforme des pensions dans les pays candidats à l'Union Européenne, 2003.
(4) Centre d'études et de recherches internationales

(5) D'après le Rapport "Perspectives de l'emploi", OCDE (2003)
(6) Statistiques données par les études de l'Institut Freedom House (2001)

Nicolas Lecaussin
du Société Civile N° 32
janvier 2004


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